La peur de la souillure, une peur et un tabou ancrés depuis la plus petite enfance. La mère qui gronde parce qu’on a pas su se contenir, car l’enfant a montré ce qu’il partage avec l’entièreté des êtres vivants : la vie produit ses déchets, ses restes, qu’il faut balayer à intervalles réguliers. L’être humain contrôle ses sphincters, il choisit quand et où déposer ses déchets, loin du regard de ses semblables. Il met grand soin à éloigner de la vue d’autrui ce qui pourrait le rapprocher des bêtes et trouve des artifices toujours plus élaborés, il invente des règles toujours plus nombreuses, des expressions toujours plus complexes, plus imagées afin de s’éloigner de l’animalité et d’effacer toute trace. Avec les sentiments, les fluides (fèces, urine, morve, salive et vomi), parce qu’ils sont fabriqués à l’intérieur, font partie de l’intimité. Aussi, peut-être, parce qu’il faut s’en séparer et qu’ils caractérisent un individu, les fluides ont sans doute quelque chose de dangereux. Chaque fèce, chaque salive, renferme un écosystème chimique et bactériologique, une carte génique unique qui se réfère à un unique individu. Nos fluides, nos muqueuses, nos squames, nos miasmes nous représentent. C’est un reflet de nous-même, et pas le reflet dont on est généralement le plus fier.

Se montrer nu n’est plus l’ultime barrière car on n’expose toujours qu’une surface. Une surface de peau et de muqueuse, mais sans montrer, encore, ce qu’on contient, sans exposer le fluide qui coule, le déchet qui se cache dans les entrailles. Me montrer nue n’a jamais posé de problèmes, je viens d’une famille assez décomplexée sur le sujet. Même âgée, je continue de voir mes parents nus, à l’occasion, et ces derniers continuent de voir mon corps, lorsque, sans gêne, je sors de la douche. Je n’ai jamais décelé une once de sexualisation dans ce regard neutre qu’on s’échange entre proches. J’ai même vu mes grand-mères nues, l’une occasionnellement, depuis toute petite, l’autre dans la faiblesse de la maladie, lorsque la tête n’est plus qu’une coquille vide. C’est une plus triste expérience de la nudité, puisque les rapports de force s’inversent : l’aîné redevient le cadet et le cadet l’aîné. Cela n’a provoqué en moi que la résignation du devoir : devoir s’occuper de ce corps nu, affaibli, souillé fait partie du cycle de la vie. On devient plus adulte en acceptant la merde et le sang.

Accepter la faiblesse venant d’un tiers vulnérable (et encore plus venant d’une personne âgée) semble logique, on y est préparé de longue date. Accepter sa propre faiblesse, par contre, est bien moins évident car on se rend alors compte qu’entre le corps et l’esprit existe une barrière, une frontière, mince mais infranchissable. Je m’y casse les dents. À ce stade de naïveté, – vingt ans, à peine –, c’est toute la mâchoire qui y passe, au bas mot. Impossible lyssenkisme. Je veux mais ne peux pas, ou, plus cruel, ne peux plus. Je ne peux plus (me) contenir. Alors que les autres, pourtant, y arrivent, arrivent à masquer l’animal, je n’arrive pas toujours à museler la bête. La bête grogne dans mon ventre, elle m’arrache les entrailles tandis que j’essaye de ne pas ciller d’un sourcil, que je tente de rester impassible en société. Au début, je n’ose même pas en parler tant j’ai honte d’avouer ma faiblesse, tant mon animalité me dégoûte, tant mon tabou des déchets est tenace alors que j’arbore mon animalité sexuellement parlant avec fierté. Je me mets à intérioriser encore plus ; en résulte que la bête finit de me ronger le bide. La courroie lâche : l’angoisse finit toujours par sortir, et de manière cette fois-ci de plus en plus violente. Je régresse, je me sens comme un tout petit enfant. Je me suis déjà fait dessus, en public. Je n’en parle jamais. J’utilise alors volontiers la périphrase, même face aux médecins, car les mots m’écorchent la bouche et l’âme, rien que d’y penser. Je me tortille de gêne lorsqu’on me demande ce que j’ai. Je n’ai jamais envie d’en parler, j’ai même honte de parler du terme maladie car je ne me sens pas la moindre légitimité face à ceux qui ont pire. N’ai-je que le bide qui se détraque ? Alors, pourquoi en parler ? Pourtant ce devrait être si peu de choses. Juste le déchet, la fonction animale. Pourquoi en arriver à ce stade de détestation et d’angoisse pour quelque chose de pourtant universel, présent mais masqué, comme ces poils qui poussent sur mes jambes, mon sexe, mes aisselles ? Ces poils qui font de moi une femelle pubère unique, avec son odeur. Ces poils qui ne m’ont jamais fait de mal ni à moi, ni à autrui, que j’accepte pourtant avec facilité finalement. Merde ! On le dit tellement de fois par jours. Et pourtant…

Autoportrait : Ma relation à mon ventre

J’ai l’impression de voir le dégoût dans le regard d’autrui. Je me sens coupable de mon propre corps, honteuse. Je me prive de manger, pendant parfois des semaines. Je rassemble toute ma volonté, par deux fois. J’arrête de m’alimenter vingt jours durant. Le jeûne guérit, paraît-il. Il me soulage, je me sens enfin légère, mais ne me soigne pas, à mon grand désespoir. La machine infernale s’arrête faute de carburant et mon esprit souffle un peu, mais il faut que je mange. Chaque repas est un supplice, entre l’envie de manger, la gourmandise et la peur qui me tiraille. Plus tard, je hurle, je pleure, je me recroqueville en me rendant compte que mes entrailles refusent de m’obéir. Un homme me traite de dégoûtante. Il est énervé que je ne mange plus comme tout le monde, que je ne puisse plus aller au restaurant, que les miasmes de mon corps s’affichent de manière aussi crue sur un corps pourtant frais, désirable, sexuel de vingt ans. Ma beauté donc ma valeur en pâtissent. Je pars et ne me retourne plus sur le crétin, mais dans le fond, il a gagné une bataille, car maintenant je doute de moi. Je ferai tout, tout pour m’en débarrasser. On me propose des médicaments : je ne sors plus de mon lit, la fatigue est insurmontable, mais mon ventre est sous contrôle. Pourquoi dois-je désormais choisir entre le corps et l’esprit ? Pourquoi ne puis-je plus vivre dans le mirage d’un esprit dirigeant un corps, du parfait couple, lié, superposable ? Je crois qu’il vaut mieux sauvegarder l’esprit. Je peux lutter contre la peur, je peux accepter l’animal. Je peux rejeter le jugement et le regard d’autrui, apprendre à accepter la crise, voire le débordement. M’en foutre. Je n’aime pas me dire que je vais prendre des médicaments tous les jours, à mon âge. Je préfère un corps dysfonctionnel, mais qui marche seul. Ce serait comme mendier une béquille à la chimie. Faire aveu de faiblesse, se résigner à la passivité, faire rentrer l’extérieur dans l’intérieur, comme lors d’une effraction. Donc quitte à choisir…

J’ai beaucoup avancé dans mon processus d’acceptation, même si je n’arrive toujours pas à manger comme tout le monde (en suis-je vraiment capable ? Suis-je en mesure de gérer l’angoisse si l’animal en profite pour revenir ?). L’expérience me prouve que même l’alimentation la plus stricte ne prévient pas toujours la crise. Le risque zéro, un eldorado. Mais je peux compter sur mes alliés. Et mes soumis.

Si le Graal de l’alchimiste est de transformer le plomb en or, celui de la maîtresse est de transformer le déchet en joyau ; l’urine en champagne, coulée d’or, fermentée à même le calice, les fèces en caviar, grappes exquises, aux notes sans cesse renouvelées au gré des terroirs et des substrats, la salive et morve en ambroisie.

Cet homme, nu, affaissé dans ma douche, tendait vers moi sa bouche grande ouverte. Je me suis hissée au-dessus de lui, prenant, du bout du pied, appui sur le rebord de la douche. D’une main je me tenais au barreau du pommeau de douche, de l’autre main je lui caressais le bord de la nuque, comme à un animal vaillant. J’adore flirter avec ses boucles brunes, grasses, qui m’emplissent le creux des paumes. J’aime resserrer mon étreinte et sentir ses capillaires se tendre, soulever la mince peau du crâne. Vulnérable. Il est vulnérable. Je sens sa nuque, sans résistance, qui se laisse tirer sous l’effet de l’excitation. Je sens sa queue dure buter contre mon mollet soyeux, déposer un mince filet de bave. Son fluide me répond, m’invite. Fabien vient téter comme un chiot à la mamelle, il flaire le relent d’urine de ma chatte et ses replis humides. Il flaire sa femelle et ça le rend malléable. Ça le rend un peu faible, aussi, dois-je avouer. Je peux jouer avec lui, relever la croupe, la rapprocher. Il tente de se hisser misérablement pour continuer de l’atteindre, tant il ne veut pas se décrocher de mes cuisses. Le voilà emprisonné, sans chaîne, relié à moi par l’attraction de la chair. Nul besoin d’anneau ou d’or, les hormones se chargent bien mieux, sur une courte période de temps, de susciter l’engagement.

Ses lèvres sentent encore ma sueur, celle déposée, au gré de l’effort, sous mes seins lourds, au creux de mes aisselles, sous la plante de mes pieds. Il est tartiné de mes phéromones. Plus l’odeur est forte, plus le bouc est attiré. Il vient tout naturellement renifler ma raie et, langue sortie, me nettoie, déplisse mon anus et se délecte de tous mes fluides. Il ne cesse de mouiller en retour, de me supplier, de se rouler contre moi en grommelant. Il redevient un animal au contact de mon animalité, il accepte ma bête, et moi la sienne. Ça le fait même rire parfois. Je suis belle, et pourtant je suis un mammifère à poils, pas une princesse. Je me détends en sachant qu’en sa compagnie, je suis à l’ombre de tout jugement. La clôture étouffante, restreinte, de ma zone de confort, s’étend à d’autres horizons : Fabien, François, Agathe. En-dehors de mes soumis, point de salut, ou une zone où le contrôle est de mise. Autant que possible. Mais la parole peut sauver. Ne laisse pas montrer que la honte peut te toucher. Il suffit de parler, de hausser les épaules. Animal ? Toi même ! Tu ris de ce que tu as honte de t’autoriser. Je me l’autorise (pas le choix, mais tu ne le sauras pas).

L’urine coule à flot, Fabien s’en remplit la bouche, la panse, le corps, les cheveux. Il se frotte, gémit. Sa main, sans autorisation, coule le long de la hampe humide de son sexe. J’ai fini de ruisseler et de le marquer qu’il jouit puissamment, dans un râle d’animal contenté. Il me dévore de baisers, je viens le cueillir et avaler ma propre urine. C’est salé,je n’aime pas trop le goût. Mais l’amour du moment, la puissance de l’attraction me la rendent presque agréable. Le contexte est tout, il irradie sa beauté à toute chose, même au moche. Je comprends, grâce au BDSM, que le pire, même le plus sale, le plus secret, le plus répugnant en moi, je peux l’accepter. C’est un terrain de jeu, un théâtre à l’extérieur du monde où je répète ma mise à nue, où j’expérimente. J’apprends à accepter. Ce que je garde de plus pervers, de plus sale, de plus animal, certains l’apprécient. Certains l’aiment et en redemandent, certains n’en auront jamais assez, de me prendre, entière, imparfaite, et moche. Une belle espérance pour l’avenir.

One thought on “Question de contenance”

  1. Tous ces mots, ne sont ils pas les fluide,
    de votre cerveau, de votre esprit
    On ressent bien dans vos textes,
    le besoin de laisser échapper, transpirer,
    ce fluide cérébral
    Et vous ne vous cachez pas
    Vous l’exposez des plus manières
    ( avec profondeur, recul ,… comme douce auto analyse
    parfois un peu violente
    Mais toujours avec passion

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