Le baiser du Sphinx, Franz Von Stuck (1895)

Ma vie a pas mal changé depuis ma rencontre avec Yann, à la fin de l’été, tout juste une semaine avant de commencer à travailler. Finie la vie étudiante, les jeunes mâles à la mentalité adolescente, l’immobilisme masqué derrière l’agitation des soirées BDSM parisiennes. Je venais juste de me faire méchamment larguer par mon ancien soumis que j’allais voir à Bordeaux et qui a décrété, du jour au lendemain, qu’il ne m’avait « jamais aimé finalement ». Je me suis sentie pas mal blessée de m’être investie, d’avoir fait les trajets et surtout de l’avoir présenté à ma famille au bout de quelques mois. Quel temps perdu : nous aurions pu passer un petit mois sympa, sans trop d’investissement émotionnel avant son départ : nul besoin d’augmenter les frais. À la place je me suis sentie maltraitée inutilement. Sans compter le petit coup à l’égo. Sur le coup du moins, après, on ne regrette pas. Je me rappelle, la nouvelle m’est tombée dessus quelques heures avant de partir en week-end avec mon petit Fabien. On parlait par messages, j’allais me mettre en route pour la gare du nord. Je ne sais pas pourquoi, je n’ai jamais de chance avec les vacances, je me fais toujours larguer avant. Systématiquement, à une exception près (pour l’instant). Il est encore temps de conjurer le mauvais oeil !

Fabien continue de rester un charmant numéro deux. Avec lui tout est simple, tout coule de source : pas pénible, pas conflictuel pour un sou, nous nous apprécions sincèrement et passons d’agréables soirées. Le sexe est de la partie quand nous en avons tous les deux envies, rien de plus, rien de moins. Il n’y a jamais besoin de me faire de drama. On se s’est d’ailleurs pas disputé une seule fois en neuf mois. Quand j’ai un coup de colère, il s’écrase, et aussitôt je me rends compte que je n’ai pas besoin de m’énerver. Je pourrais reprocher à ce garçon beaucoup de travers, cependant il m’a montré qu’il était présent en cas de problèmes et me repose par sa simplicité et sa constance. Dans un monde rempli de névrosés, c’est déjà du pain béni. Pour ne rien gâcher, c’est un bon soumis.

Je me souviens ce vendredi-là lui avoir parlé dans le train de ma tristesse, avoir pleuré dix minutes dans notre chambre d’hôtel, puis avoir fait l’amour avec lui sans passion… pour récidiver avec fougue dix minutes après (l’appétit vient en mangeant). J’ai joui trois ou quatre fois la nuit même, on a dormi serrés l’un contre l’autre, à sentir le chien en chaleur, collants de salive et de foutre. Nous avons ensuite passé un super week-end en Normandie. Je n’ai plus jamais pensé à l’esprit torturé qui m’avait dégagé de sa vie comme une pauvre merde.

Dimanche, après une balade à la plage, je cède à la tentation de me reconnecter au monde. Je parcours ma boîte mail. Sur le site, j’en ai reçu un, assez long. Je fronce les sourcils en songeant qu’il s’agit encore certainement un crétin qui s’est emporté dans une folle session de branlette en me lisant. Mais pour une fois, la première impression est trompeuse. Je parcours les premières lignes. Rien de tout ça, quelque chose de moins lyrique, de plus formel, mais de mieux écrit.

Cet homme commençait son mail en me disant qu’il avait trouvé mon site par le biais d’une annonce que j’avais passé en août sur un site dédié. Par anticipation du largage, par solitude sans doute, j’avais pris les devants fin juillet, pour me distraire aussi durant mes longues semaines chez mes parents, dans la campagne profonde. Il avait pris tout le mois pour me lire, me comprendre, et il lui apparaissait que nos réflexions, nos espérances et nos valeurs étaient si semblables qu’il fallait qu’il prenne contact avec moi. Il avait envie de faire connaissance, pour cela il me tendait d’abord la balle en se présentant : son prénom, son âge, son physique, sa profession, son lieu de résidence. Rien d’incroyable pour l’instant. Puis vinrent le mode de vie, les passions communes (cela faisait beaucoup de points communs), les peintres et écrivains préférés, certains détails,  un rapide détour par le passif amoureux, quelques vagues espérances de relation BDSM et une attirance marquée pour les fluides, le tout écrit avec simplicité mais élégance. Il parsemait son mail de réflexions, de mot-clefs qui faisaient mouche et faisaient écho à mes préoccupations. En substance il avait appréhendé l’implicite de mes articles et de mon intellect. Je ne pouvais plus douter : il m’avait lue et comprise. Il pouvait soit être honnête, soit, comme dans la plupart des cas, n’être qu’un homme intelligent qui essayerait d’arriver à ses fins. Je n’avais pas grand chose à perdre. Surtout, je ne pourrais pas savoir s’il était sincère avant de lui avoir laissé sa chance.

Quelqu’un qui savait lire, bien lire surtout, et raisonner : une denrée rare parmi l’amas de sollicitations. Je me suis dis « pourquoi pas ? » Sur le papier, ça semblait une bonne idée. Je lui ai donné directement mon numéro. Nous avons échangé quelques SMS durant toute la journée alors qu’avec Fabien nous faisions le tour des glaciers et des crêperies en attendant l’heure de notre train. Il s’amusa beaucoup de me voir lui textoter et assistait, mi-curieux, mi-perplexe, à nos petits échanges très formels. Aucun de nous deux ne présumait de la suite. Je m’occupais, voilà tout. Cela me faisait plaisir, à ce moment, qu’on s’intéresse à moi. Cela me permettait de projeter mon attention sur du neuf, sur du futur plutôt que sur du passé.

Le lundi nous avons passé toute notre soirée au téléphone. Impossible de lâcher notre conversation. Trop de similarités dans nos parcours professionnels : les mêmes dilemmes, aux mêmes âges, et des choix concordants dans nos domaines respectifs. J’oubliai qu’il avait dix ans de plus que moi. Notre appel grignota une partie de la nuit. Nous avions alors rendez-vous le mercredi soir, mais mardi, je capitulai : je le pressai de me rejoindre, même tard après le boulot, dans un parc. Il avait une jolie voix au téléphone, une tête bien faite, à n’en pas douter. Restait le physique : je ne connaissais que ses mensurations qui m’apparaissaient très prometteuses. Un grand maigre aux cheveux noirs, mon idéal sur le papier. Mais peut-être aurait-il un visage qui me paraîtrait disgracieux. Peut-être, tout simplement, l’alchimie ne serait-elle pas au rendez-vous. Peut-être lui paraîtrais-je trop jeune ?

Vingt-et-une heure. Je patiente contre le muret du parc. Je me balance d’une jambe sur l’autre pour meubler mon attente. Nous sommes fin août, les nuits sont encore tièdes. Je porte une robe grise à motifs géométriques qui dessine mon ventre, ma poitrine et mes hanches. Elle tombe sagement au-dessus du genou et se noue en cache-cœur sous mes seins qui pointent, libres et lourds. Je ne suis pas différente du quotidien : de grosses montures à écailles, les yeux bleus cerclés d’un peu de mascara, un rapide rouge à lèvre corail pour l’occasion, les jambes poilues au vent, mes petits orteils vernis qui se dandinent dans mes sandales à talon. Mon dernier été d’étudiante s’achève.

J’ai l’impression qu’il tarde ; en fait c’est moi qui suis en avance. Je lis qu’il me cherche alors je l’appelle. Mauvaise sortie, mon bougre ! Chacun se met en route en direction de l’autre, la peur au ventre : la collision est imminente. Je suis nerveuse, j’ai le sang qui me monte aux oreilles. Je crains encore d’être déçue ; mais cette fois-ci, la crainte est décuplée par ma dernière déception : j’en ai foutrement marre des trucs incertains, des gens finalement névrosés, pas stables, voire carrément malsains.

Je déteste les premiers rendez-vous car trop incertains, demandant une énergie colossale. Généralement on se quitte en sachant qu’on ne se reverra pas, sans échanger un mot. Du genre inutilement formel. Raconter des broutilles sur sa vie puis recommencer, interminablement, avec un autre une semaine plus tard, au mieux coucher une fois quand on finit par céder, sous le coup du manque voire, plus pervers, de la pression. Et être si déçue par la médiocrité du mâle de base qu’on se retrouve seule dans son lit encore plus frustrée après… Je fais rarement ce genre d’erreur depuis quelques années.

Un homme arrive, en face de moi. De loin je vois juste qu’il est brun. C’est encore l’été, il n’y a que de jeunes couples partout, j’en déduis donc que mon flirt se dirige vers moi. Il continue droit sur sa lancée. C’est lui, forcément ! Sa silhouette grandit. Je lâche un soupir de soulagement. Il fait jeune, il est tout à fait normal, je n’ai aucune mauvaise surprise. Je le trouve même attirant quand je le vois sourire en réponse à mon sourire radieux. Ses pommettes sont creusées juste ce qu’il faut, ça marque ses traits et lui donne un air masculin racé. Dans ma tête, le panneau clignote : « Ouf, en plus il est canon ». Littéralement, c’est ce que j’ai pensé. Tant de soulagement dans ma caboche que j’en ris désormais.

Je suis hyper contente d’être là, à cet instant précis. Jamais je ne me suis sentie « en rendez-vous ». Je suis juste contente à l’idée de passer deux heures, même fugaces, avec lui. Je marche à ses côtés et je remarque que je me contorsionne. Lui aussi est fébrile. J’ai dix-sept ans et demi à nouveau. Je ne me comprends pas (mais y a-t-il quelque chose à comprendre ?) Je me sens ridicule. Il prend mon sac sur son dos. J’ai ramené une grande couverture à étaler sur l’herbe et un peu de salade de concombre, avec du poulet et une bouteille d’eau. Tout a été préparé en trente minutes chrono. On descend une petite colline. Je l’amène à l’extrémité du parc, un peu à l’écart des autres groupes. Sa présence me plaît, j’aurai envie de lui saisir familièrement le bras mais j’hésite. Pire, j’imagine le creux de sa paume avec convoitise. Nous déplions la serviette et nous asseyons l’un à côté de l’autre, presque flancs à flancs.

Ses gestes sont étrangement familiers. Il parle et c’est comme s’il me comprenait. En quelques mots la discussion est devenue si intime, si profonde. Il m’ôte les mots de la bouche. Moi, pourtant si sûre, si déniaisée et amère, je me retrouve complètement démunie. Je n’attendais plus rien des rencontres, je ne pensais plus tomber de si haut depuis le promontoire de mes vingt-trois ans. Je comprends peu l’euphorie qui me submerge, n’empêche que c’est agréable de se laisser porter. Il m’effleure et je tremble alors que je ne lui ai parlé que deux heures. C’est déjà si rare les hommes qui me donnent cette envie dévorante d’eux. Objectivement, c’est un total inconnu. Je devrais être encore distante, freiner des deux fers, mais mon cerveau est si heureux de tourner à toute blinde que je babille sans m’arrêter. J’ai si peu l’impression de parler à un inconnu… Intellectuellement, il me creuse et me comprend davantage au bout de deux heures qu’un Mulot qui, me semble-t-il, n’a fait qu’effleurer la surface de mon être en un an. Il vaut mieux que je déconnecte ma raison, elle m’empêche de me livrer toute entière.

Je vois bien que je lui plais, c’est plus qu’évident. Il observe ma cicatrice à la jambe et en profite pour me caresser fugacement les poils. Il se dandine d’une fesse sur l’autre tandis que je bouge sans arrêt de place, presque alanguie. Si proche, le décolleté de plus en plus plongeant, j’espère qu’il ne remarque pas que je minaude. Je dois avoir l’air gourde ? Il me parle tout près, je sens presque son souffle. Mince, pourquoi je ne l’ai pas déjà embrassé alors que j’en crève pourtant d’envie ? Je ne me fais pas prier généralement ! Trop d’enjeux, là, maintenant… Je ne veux pas risquer de perdre un moment si intense, je l’étire au maximum. Sa nervosité grandit dans ses gestes. Son agitation me gagne.

Il y a trop d’énergie dans nos deux corps tendus par l’expectative, l’envie et, j’ose le dire, le désir.

Il tourne la tête vers moi d’un coup et m’embrasse. Sa main s’est posée sur ma nuque, à cheval sur ma mâchoire et ma joue. Putain, trop peu d’hommes font ça et ça me rend dingue en plus ! Il est cavalier car il cherche à m’enfiler la langue direct. J’ouvre grand la bouche et viens lui donner de grands coups vigoureux avec la mienne pour lui montrer que je n’ai pas froid aux yeux, moi non plus. Ce n’est pas un baiser de timoré, pas un baiser de quelqu’un qui se tâte, pas la demi-molle des baisers, ah ça non ! Il ne pourra pas ignorer que j’en crevais d’envie.

Il nous restait une heure ensemble. Ce fut une heure incroyable passée la tête posée sur sa poitrine, à renifler, mordre et embrasser sa nuque, à parcourir, sous son T-shirt, les poils de son torse et à lui pincer les tétons. On devait être si perchés qu’aucun de nous deux n’a remarqué le pickpocket qui a emporté mon sac, au passage, alors qu’il était à trente centimètres seulement de nous.

Dernier petit coup de pute de la vie, histoire de vous rappeler que si tout va trop bien, c’est que vous êtes morts.

Ce soir-là, j’ai perdu un portable mais j’ai gagné mon futur mari.

2 thoughts on “D’un expédient deux coups”

    1. Bonjour Celine,

      entièrement d’accord avec vous
      je dirais même que cela sent le bébé
      dans le texte précédent ( sur l’horloge biologique )

      Etes vous une femme comme mademoiselle Cléo ?
      Je suis en recherche d’une belle histoire
      Olivier

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