Tout est parti d’une discussion qui avait, en gros, cette forme. À dire vrai, il s’agissait d’un argument venant d’une personne, à propos de nous : « Oui je fais ça, je suis comme ça, je reconnais mal me comporter mais je suis attaché à toi ». Comme si l’attachement était un argument et qu’on pouvait opposer au poids des actes (en l’occurrence pas en ma faveur) le poids des émotions. Le mythe de l’amour passionnel a encore de beaux jours devant lui. Et c’est là que je suis tout sauf d’accord.

L’affection, c’est inné. Il suffit de partager une intimité avec quelqu’un qu’on arrive à supporter, qu’on ne dédaigne pas trop pour finir par se sentir attaché. Le sexe est un fabuleux créateur d’intimité pour cela, mais pas le seul, disons que c’est un catalyseur, j’imagine. Tout ça pour dire qu’en soi, l’attachement, je peux le ressentir pour une foule de personnes différentes, pour des raisons différentes. L’attachement, c’est simple, mais ce n’est pas le sésame tout puissant qui justifie tout.

La plupart des hommes ont cette capacité à s’attacher justement parce que, je le pense, nous sommes plutôt faibles individuellement et nous avons besoin d’évoluer en groupe pour parvenir à survivre. Le groupe permet de capitaliser l’expérience et de mutualiser les ressources. L’attachement devient un mécanisme qui tempère l’agressivité et permet d’établir une cohésion de groupe et de vivre ensemble. On s’attache même à un chat et à un chien, c’est dire la facilité avec laquelle on s’attache, surtout quand on voit que certains chats partagent juste le même espace que leur maître, mangent, dépendent de lui sans jamais lui offrir ne serait-ce qu’une once de reconnaissance et de tendresse. La simple présence d’un tiers dans un espace vide peut parfois être rassurant. Parfois on s’attache uniquement par besoin, comme ces deux élèves, marginalisés par le groupe, qui finissent par traîner ensemble pour estomper leur solitude. L’attachement est donc, selon moi, quelque chose d’agréable mais de pas bien compliqué à faire naître. C’est un effet normal, sain et logique d’une relation, quelle que soit sa nature, si elle se développe un tant soit peu.

L’amour, sur le long terme, par contre, me semble être un choix conscient. Quand on rencontre quelqu’un de nouveau qui nous attire, la curiosité et l’envie le rendent attrayant, parfois même plus intéressant qu’il ne l’est. C’est chimique, en partie. C’est de l’amour bâti sur des phéromones (et je trouve ça très agréable). Je sais que j’adore tomber amoureuse ; j’aime, dans le jargon, ce qu’on appelle NRE (New Relationship Energy), la force qui nous grise et nous rend ivre de bonheur. Cependant, pour avoir débuté un bon nombre de relation, et été la majorité du temps déçue (car évidemment je suis déjà une femme exigeante à la base mais j’ai une recherche qui délimite des ensembles à l’intérieur d’ensembles assez limités au sein de la population générale), je ne suis pas dupe de ce phénomène et je le prends avec davantage de distanciation, les années passant. Passé l’attrait sexuel de la nouveauté, qui est de toute manière souvent déceptif pour moi aussi, je me désintéresse de la personne (enfin nous nous désintéressons par compréhension mutuelle que les envies, les valeurs, les passions, le sexe, rien n’est compatible). Il est difficile de trouver quelqu’un qui partage un socle commun suffisant. Le sexe est important pour moi dans une relation, certes, mais les relations bâties exclusivement dessus ne mènent à rien.

Tout ça pour dire que non, l’affection ne suffit pas. L’amour, le vrai, c’est d’abord, selon moi, un engagement envers autrui : c’est faire trois cent bornes un soir parce que l’autre est malade, c’est être mobilisable à la moindre urgence, c’est faire passer l’autre et le nous devant toute autre priorité. J’ai dépassé le quart de mon espérance de vie de femme, je commence à bâtir une vie stable. L’idée de la cellule polyamoureuse, ou de la cellule familiale, plus généralement, c’est de se recréer une famille basée, non pas sur les liens du sang, mais sur une volonté d’engagement. L’affection est obligatoire, la volonté de devenir un élément de l’ensemble essentiel. L’amour et l’attirance sexuelle ne sont pas obligatoires, elles peuvent aller et venir au sein du groupe et des individus sans forcement être vecteurs d’engagement.

Je suis lassée de vivre comme une adolescente : j’aime m’amuser, découvrir de nouveaux partenaires, certes, mais ce n’est pas une finalité en soi pour moi : j’aimerais que mes relations durent dans le temps. Je fais à chaque fois de mon mieux. Les gens viennent vers moi avec toute la bonne volonté du monde mais ils ne sont pas toujours assez équilibrés. Il est rare que quelqu’un ait l’expérience de la soumission ou du polyamour, ce qui se complique quand la culpabilité et un mode de vie parallèle s’y joignent. Je laisse leur chance aux débutants, j’ai souvent initié mes petits amis d’ailleurs. Le problème est qu’avant d’essayer et de vivre mon quotidien, ils ne sont pas en mesure de savoir quel niveau d’engagement ils peuvent me donner et si mon projet, en acte, leur irait sur le long terme. Évidemment, ils penchent souvent vers la facilité d’une vie standard, bien plus facile à assumer.

En soi, je comprends. J’ai mis longtemps à accepter mon identité. Combien de fois ne me suis-je pas énervée contre moi-même lorsque, seule, je savais que la plupart des partenaires possibles autour de moi m’étaient inaccessibles ? Ce garçon charmant, intelligent, qui me faisait me sentir bien quelques minutes auparavant devenait inintéressant après avoir évoqué le pegging et fait une grimace. Il m’est déjà arrivée de me sentir très mal alors qu’un garçon vanille était au-dessus de moi. Je voulais le tenir du bout des ongles, le mordre. Il m’a repoussée et ne voulait que faire son petit mouvement, bien loin de moi, de tout contact, de tout échange de fluide. C’était gênant, je l’ai repoussé et lui ai dis de se rhabiller et de me laisser. J’en avais rien à faire qu’il soit frustré et en colère, qu’il me culpabilise : je me sentais à la limite du viol car j’avais tout sauf envie qu’on tamponne mon vagin comme un bout de viande. J’avais en effet l’impression qu’on écrasait un steak tellement ma viande m’apparaissait froide et inerte. Sans transgression, sans ces fantasmes, ces situations, ces jeux de pouvoir, rien ne s’allume. Je n’ai d’autre choix que de l’accepter. Et je ne suis pas la seule. C’est une identité sexuelle comme une autre. On ne forcerait plus un homosexuel à pratiquer le sexe hétérosexuel pour lui faire prendre goût à la normalité. Par contre, dans le BDSM, les jugements de valeurs analogues ont la vie dure (« tu devrais être capable d’avoir un partenaire vanille, c’est de la pathologie sinon ! ») : déjà, cela crée une échelle de valeur, entre le déviant, le normal, le bien, le mal, le meilleur, le pire, mais en plus, cela établit une scission entre vanille et BDSM qui est artificielle. Ce que les gens ne comprennent pas, c’est que le contexte est tout. Obliger un homme à me baiser parce que je le lui ordonne, finalement, sur le fond, ça ressemble à du vanille pur. Je peux très bien me laisser porter en-dessous, en levrette ou n’importe comment, à simplement le serrer et l’embrasser, et à le laisser être actif. Rien en apparence n’est si différent, mais le contexte nous excite. Il se sent utilisé, il se sent un objet, il sait que je peux à tout moment le faire devenir bien plus soumis. Et ne nous leurrons pas, c’est rare que ça se limite à ça : je griffe, je mords, j’insulte, j’embrasse goulûment, je crache, je feule, je supplie d’y aller plus fort (puis de se retirer), je repousse, je fais saigner, je glisse un doigt dans le cul, j’oblige à se retenir puis à revenir me baiser une deuxième fois… Tant de variante sur le spectre du vanille-chocolat. De toute manière, sachez-le : je suis plutôt caramel au beurre salé.

Lorsque je m’engage auprès de quelqu’un, je le fais avec sérieux (et en l’occurrence, si je dis à quelqu’un qu’on est en relation, et que ce n’est pas juste une relation de soumission suivie, je sais que je devrai payer de ma personne). Être là pour que l’autre puisse s’appuyer sur moi, le rassurer, l’aider, le faire évoluer, l’écouter. Je ne peux pas prendre sous mon aile vingt soumis en même temps pour cette raison, même si je peux jouer de manière plus superficielle. J’aime pimenter mes jeux de couples avec des amis-amants que je vois parfois seule et avec lesquels je pratique toutes sortes d’activités. C’est un peu le principe d’un kink basé sur la pluralité. Mais si je m’attends à m’engager de la sorte, à être une partenaire de vie potentielle auprès de quelqu’un, j’en attends de même.

Le plus important, en dehors du sexe et du mode de vie, c’est de pouvoir former un ensemble, un nous. Je ne pense pas être trop romantique ou immature en disant cela. Je ne pense pas que le modèle passionnel-fusionnel soit sain, cependant je vois ma relation de soumission idéale comme un partenariat dans la vie, fondé sur des éléments de raison. Mutualiser ses compétences, ses ressources, compter l’un sur l’autre. Ma famille habite une région éloignée. Je sais que ce sont les seules personnes qui peuvent m’apporter un réel soutien : tout le reste, amitié compris, est du vent. Sauf que ma famille n’adhère pas à mon mode de vie, qu’ils sont loin et ne partagent pas mes passions. J’ai toujours été très différente de ma sœur et de mes parents. Leur vie à la campagne semble leur convenir (et c’est tout ce que je leur souhaite), mais j’ai toujours eu l’impression de n’être pas à ma place. J’ai toujours espéré former autour de moi ma propre famille et pour l’instant, je ne suis pas portée sur les schemae tout tracés qui fonctionnent pour la majorité, à savoir le mariage puis l’enfantement qui crée un nouveau noyau familial. J’ai mes obsessions personnelles, que j’aimerais partager avec quelqu’un(e) ou quelques un(e)s. Fonder un îlot de stabilité dans ma vie qui permettrait de commencer à élaborer des projets d’avenir, de fonder un patrimoine. J’avais, il y a quelques années, un tel partenaire, qui malheureusement avait un rapport à la famille et aux autres que je jugeais problématiques. Cependant, quoi qu’il aie arrivé, dans la vie, nous savions que nous étions deux, soudés, que l’autre primait sur tout et était devenu une extension de la famille. Nous parlions de maisons, de nos boulots (enfin moi de mon futur boulot à l’époque). Je me réveillais chaque matin à ses côtés dans notre appartement, pas dans un vingt mètre carrés étudiant. On s’engueulait aux courses et je ne supportais pas qu’il laisse traîner le linge propre et sale dans la salle de bain, à même le sol, sans jamais rien ranger. Malgré ce qui n’allait pas, c’était une bonne perspective du bonheur. Franchement, j’ai beaucoup aimé la cohabitation même si ce n’était pas optimal, alors il est clair que mon objectif à moyen-terme est d’avoir la même chose, mais avec le côté BDSM en plus.

Je veux pouvoir toujours ne pas me fermer la porte à d’autres relations, quelles que soient leur nature, cependant un partenaire principal me manque dans la vie. Ce n’est pas parce que j’irai voir ailleurs qu’il aura une place branlante et sera menacé à chaque nouveau coup de cœur. Loin de là. Quelqu’un de compatible en global avec qui vivre une plaisante routine. Si je le trouve, c’est sûr, je ne vais pas le lâcher.

Je pense avoir de bonnes cartes avec moi, je suis prête à les retourner, honnêtement, face contre la table, et d’étaler à quelqu’un de digne mes atouts et mes mauvaises pioches.

8 thoughts on “Blackjack”

  1. intéressant comme article. je pense que le + difficile sera de trouver celui qui accepte (j’entends intérieurement et sur le long terme) que vous alliez voir ailleurs. Personnellement je cherche cette relation qui allie stabilité et D/s….mes connaissances essaient de ma mettre avec leurs connaissances, si vanilles et si sage….et mon dieu (même si je n’y crois pas^^), que c’est ennuyeux avant même de commencer :p …sans parler seulement de sexualité 🙂

    1. Je pense que de plus en plus de soumis/hommes pourraient concevoir que j’aille voir ailleurs, pour du sexe uniquement. Mon ancien « fiancé » aurait même adoré et toléré ça, mais le problème était de vouloir construire des relations sur le long terme. C’est plus cela le problème je pense. Sans compter le reste, évidemment.

      1. Une relation est une alchimie assez complexe. il faut une affinité sentimentale, culturelle, sexuelle, affective…entre autre. C’est vraiment dommage pour votre ancien fiancé….il avait peut être une personne en or. Je ne dis pas cela pour flatter…je ne sais pas, je ne vous connais que par vos écrits et annonce sur 2 autres sites ^^ (ce qui déclenche généralement une visite sur le repaire des amazones pour y voir s’il y a des nouveautés :p. je dis ça dans le sens que peu de femmes semblent prête à cumuler relation D/s et relation de vie tout simplement….pouvoir se réaliser sur tous les plans ce n’est pas toujours évident. Merci d’avoir pris la peine de remettre un commentaire Mlle Cléomène.

        1. D/S ou non, le candaulisme est la base de bon nombre de couple et la monogamie (au sens sexuel du terme) est le résultat d’une société basé sur le dogme judéo-chrétien.
          En dehors de cela, je penses que la sexualité appartient à la personne et non au couple. Elle fait partie du couple mais ne devrait pas occulte celle de la personne (la masturbation est d’ailleurs considéré par certains comme tromperie).
          Je pense qu’une société basée sur plus de liberté dans les couples ne ferai de mal à personne 😉

  2. Encore un texte très personnel, merci de partager cela.
    Et encore un texte où on en apprend un peu plus sur Vous, mais aussi sur soi même. Merci de nous renvoyer les questions que Vous Vous posez à Vous même.

    1. C’est un peu l’idée, à chaque fois, il faut hésiter entre conservation et mouvement.
      C’est une vision très kierkegaardienne de la vie et des relations : rester dans sa zone de confort, au risque d’être trop loin des 21, ou se risquer à piocher, et à les dépasser.

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