Mon Agathe est loin de moi désormais. Les semaines passent, les week-ends aussi. Le rythme prend. Aussi étrange que cela paraisse, je m’habitue désormais à lui souhaiter bonne nuit chaque soir par textos. Elle me raconte sa journée, ce que j’ai manqué. Je lui fais des compte-rendus de mes petites activités caniculaires. Nous nous pâmons sur la journée de l’autre et sur ce que nous avons manqué. Je pense encore, avec tristesse, à ce petit appartement parisien que nous ne partagerons jamais (enfin pas dans les prochaines années en tout cas. Et plus tard, c’est tellement loin encore, tellement dur de se projeter à échelle cinq ans après cinquante jours. Curieux vertige). Parfois, j’hésite encore, à la fatidique question : « Que fais-tu ce soir ? ». Je pêche par des réflexes éculés. Oui, même moi j’ai déjà menti à cette question, par facilité, par omission. Pour éviter des heures de disputes et de remontrances, des réflexions amères pendant des semaines et des jugements de valeur sur mon mode de vie. Mais j’abhorre le mensonge. J’ai aussi toujours peur de faire mal à quelqu’un par mégarde, par mon abrupt manque de diplomatie, par l’information non raffinée. La réponse importe peu. J’ai un rendez-vous avec quelqu’un du site. Je vois François. Fabien passe à la maison. Je reste seule.

Je n’ai jamais été aussi proche de vivre mon rêve. Ma semaine est finalement bien occupée, entre mes amis et mes soumis. J’en profite, tant que l’été dure et que je suis en vacances, les dernières avant longtemps. Chaque jour je m’astreins à une heure de sport, qui forme petit à petit mon corps et mon esprit. L’amazone est depuis longtemps un de mes modèles. Et être une amazone, une vraie, pas un pantin de fantasme, revient à gagner son indépendance financière à la force de ses seules capacités. À forger son corps, à s’astreindre à une hygiène de vie spartiate. À consommer mieux, plus intelligent. À être honnête, intègre avec soi même et dans la mesure du possible, avec les autres. À accepter la solitude et à apprécier la compagnie à sa juste valeur. Je me sens en outre plus détendue, plus en accord avec mes valeurs. Satisfaite de tenir face à mes rêves et d’avancer, à mon rythme. Le ciel se dégage après plusieurs semaines de remous.

Force est de constater que, bien que je n’imagine pas la pluralité en terme de hiérarchie, le temps investi dans une relation et les attentes, les différents niveaux d’engagements, favorisent cependant l’émergence d’une hiérarchie. Agathe est ma partenaire principale. J’investis sur elle beaucoup de temps, d’énergie, de sueurs froides aussi (ce que j’ai peur de la perdre encore, tant c’est frais et pourtant si fort à la fois), de trajets de train. Je commence à m’intégrer à son réseau amical et familial, preuve que j’ai un certain statut, celui de la compagne officielle. Et puis il y a les deux autres. Cet étrange satellite qui se nomme François et qui orbite à la périphérie de ma planète fabuleuse depuis plusieurs années. Qui apparaît et disparaît du radar à l’occasion, qui réchauffe ma couche de ses baisers avant de regagner le froid néant interstellaire. Mais qui ne mange que dans ma main, comme l’animal sauvage, à demi-apprivoisé, qu’il est. Étrange comparaison pour une proie qui finit étouffée par ma croupe et qui subit avec délectation le feu de mes morsures. Et puis ce Fabien, pour couronner le tout, avec lequel je commence à peine à jouer. Deux franciliens et un provincial métèque. Trois bruns, évidemment. Le temps est malheureusement scindé en deux temporalités différentes : la semaine, le week-end. Mais la porosité des frontières a lieu, comme je le voulais : Agathe a déjà rencontré mes autres partenaires. Je n’ai aucune honte à m’afficher avec Fabien et Agathe en munch (François, en ermite, n’ira jamais à un événement public). L’entente est là. Agathe les trouve mignons et mignonnes, j’ai sa bénédiction : elle ne serait d’ailleurs pas réfractaire à de doux jeux à plusieurs, ce qui ne déplaît ni à l’un, ni à l’autre, et encore moins à moi. Laissons le temps nouer les relations. J’ai aussi besoin d’un moment pour m’adapter à la situation et développer mes différents couples. Parce que je connais Agathe depuis plus longtemps, les sentiments sont plus forts. François souhaite garder notre rythme épisodique, ce qui ne permettra pas à la relation de devenir une relation aussi engageante que celle que j’ai avec Agathe. Et de toute manière cela nous va très bien. J’aimerais qu’avec Fabien le même attachement se crée afin de pouvoir former une véritable entité à trois, voire à quatre. Et abolir un peu plus la hiérarchie.

Je peux vivre ma sexualité vanille dans le cadre épicé et pervers du BDSM où je me sens accomplie comme jamais. Je réalise mes envies, en adéquation avec les leurs. J’ai également la variété d’un buffet avec la routine d’une carte de menus. Du fait maison, de la vraie cuisine française, pour sûr.


La pluralité masculine est un étrange kink que j’ai développé dès la fin de mon adolescence. C’était évident : je voulais avoir le choix. Bien vite, je ne voyais aucune gloire à être une femme qui collectionne et change sans arrêt. Facile, pour sûr. Valorisant ou plaisant, beaucoup moins pour moi qui ai besoin d’un échange cérébral, lequel ne se tisse qu’avec le temps et l’investissement émotionnel et temporel, au demeurant incompatibles avec des plans d’une nuit. Je l’avoue, par le passé, dans cette campagne où j’ai toujours eu l’impression de pousser à l’ombre, j’utilisais alors les hommes pour me sentir entourée. Ces brèves étreintes de sourds me laissaient un creux criants au fond de la poitrine. C’était avant de comprendre que le BDSM faisait partie de mon identité, avant de comprendre ce qui m’attirait réellement.

J’aime la variété et le confort de la routine à la fois. J’aime vivre dans une certaine transgression mais je suis attachée à des valeurs conservatrices et j’aspire à une certaine stabilité. Je suis un peu rétro, un peu sérieuse comme fille, et pourtant fermement romantique (à la mode XIXe). De plus, je ne veux m’imposer aucune limite dans le périmètre de mon jardin privé. C’est pour cela qu’il fallait trouver le moyen de constituer un groupe, une mini communauté où la pluralité casserait la routine mais où les individus demeureraient. Une cellule comme je l’appelle, pour rendre l’aspect hiérarchique et la répartition des tâches en même temps que les liens entre les individus. Il y a toutes ces créatures qui orbitent autour de moi comme un noyau. Chaque créature peut potentiellement se connecter à une autre. Les échanges de fluides en dehors du périmètre de sécurité de notre jardin sont prohibés, évidemment. Je me réserve un droit de veto et je veille à ce que la communication soit la plus libre possible pour que personne, jamais, ne se sente dans l’obligation de mentir, ce qui menacerait d’emblée l’entièreté du petit groupe. Cruel danger de société que ce satané VIH, qui a remplacé syphilis, gonorrhée et autres MST dont on rit désormais. Cruel dilemme pour la fétichiste des fluides que je suis, qui adore les jeux de sperme, de salive et les contacts buccaux avec toutes les zones les plus improbables des anatomies. Aussi chaque personne avec qui je suis en contact pérenne doit fournir à intervalle régulier son sésame médical afin de se soustraire d’un petit bout en latex qui me frustre mais qui a le mérite de sauver des vies.

La non-exclusivité s’est imposée à sens unique. Non pas que je l’ai imposée fermement à mes soumis : je suis consciente qu’il est injuste de jouir d’une telle liberté mais d’en priver les autres. Cependant ma vision de la domination féminine reste très classique, très monogame finalement puisqu’elle s’envisage en terme de « possession », d’appartenance et de fidélité, de corps et d’esprit. Mes soumis ne veulent, pour l’instant, qu’une maîtresse. À leur charge de rediscuter le contrat, si besoin. J’aviserai. C’est également pour moi un moyen d’inverser les rôles, de me prémunir d’un privilège qui était autrefois l’apanage des hommes tandis que les épouses devaient rester fidèles à leurs maris, lesquels avaient tout droit d’avoir des maîtresses et des courtisanes. Cette non-exclusivité devient un moteur érotique de premier ordre avec les fantasmes cuckold : Fabien, en bon soumis humilié, se sent à sa place lorsqu’il doit me partager, cela l’a attiré à moi. François adore les jeux de fluides humiliants et ne veut pas s’engager dans un couple traditionnel, il ne ressent d’ailleurs pas la jalousie, aussi cela le rassure de me savoir entre d’autres mains. Quant à Agathe, le port de la cage et le contrôle de sa sexualité en voie de femellisation ajoute une contrainte excitante supplémentaire qui nous font encore davantage apprécier nos week-ends.

Comment appeler cette configuration ? Trouple plus un satellite ? Plan à quatre ? Le vocabulaire manque. Pas le  plaisir. Plusieurs étoiles en réseau forment une constellation, une image qui change selon les étoiles impliquées. Je propose donc le terme constellation, pour filer la métaphore stellaire. Je suis déterminée à mener mon expérience jusqu’au bout. Avoir trouvé des gens acceptant ma nature, mon mode de vie et voulant même le partager me rassure quant à la suite.

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