Quand Simone a déjà tout dit.

Je ne prêtais à mon futur mari aucun trait défini. En revanche, je me faisais de nos rapports une idée précise : j’éprouverais pour lui une admiration passionnée. En ce domaine, comme dans tous les autres, j’avais soif de nécessité. Il faudrait que l’élu s’imposât à moi, comme s’était imposée Zaza, par une sorte d’évidence ; sinon je me demanderais : pourquoi lui et pas un autre ? Cet état était incompatible avec le véritable amour. J’aimerais, le jour où un homme me subjuguerait par son intelligence, sa culture, son autorité.
Sur ce point, Zaza n’était pas de mon avis ; pour elle aussi l’amour impliquait l’estime et l’entente ; mais si un homme a de la sensibilité et de l’imagination, si c’est un artiste, un poète, peu importe, disait-elle, qu’il soit peu instruit et même médiocrement intelligent.  »Alors on ne peut pas tout se dire ! » objectai-je. Un peintre, un musicien ne m’aurait pas comprise toute entière, et il me serait demeuré en partie opaque. Moi je voulais qu’entre mari et femme tout fût mis en commun ; chacun devait remplir, en face de l’autre, ce rôle de d’exact témoin que jadis j’avais attribué à Dieu. Cela excluait qu’on aimât quelqu’un de différent : je ne me marierais que si je rencontrais, plus accompli que moi, mon pareil, mon double. Pourquoi réclamais-je qu’il me fût supérieur ? Je ne crois pas du tout que j’aie cherché en lui un succédané de mon père ; je tenais à mon indépendance ; j’exercerais un métier, j’écrirais, j’aurais une vie personnelle ; je ne m’envisageai jamais comme la compagne d’un homme : nous serions deux compagnons. (…) Membre d’une espèce privilégiée [celle du sexe fort], bénéficiant au départ d’une avance considérable, si dans l’absolu un homme ne valait pas plus que moi, je jugerais que, relativement, il valait moins : pour le reconnaître comme mon égal, il fallait qu’il me dépassât. 

Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, Paris, folio, p.190-192.

Je ne peux qu’acquiescer. Dans ce passage, Simone a environ une quinzaine d’année et fait son éducation amoureuse et sexuelle de manière très parcellaire, par les livres « interdits ». Elle se questionne en observant, autour d’elle, les couples petits bourgeois (elle fait partie de la petite bourgeoisie déclassée car son père ne réussit pas très bien sa vie professionnelle, il enchaîne les déceptions). Elle a déjà commencé à déconstruire les valeurs bourgeoises ainsi que l’éducation apportée aux jeunes filles. Demie-pensionnaire d’une institution catholique, le cours « Désir », elle finit par s’ennuyer et trouver de plus en plus rebutant les leçons de morales et l’enseignement qui y sont faits. Quelques pages auparavant a lieu un événement marquant : elle arrête de croire en Dieu alors que cette croyance pétrissait toute entière son enfance.

« Simone a un cerveau d’homme », lui répète son père, qui incarne à ses yeux l’homme idéal jusqu’au début de l’adolescence, un absolu avec qui elle peut échanger des idées, notamment littéraires. Elle finira par s’en détacher vers la fin de son adolescence puisque, très conservateur, il verra d’un mauvais œil ses études pourtant nécessaire, car il n’a pas l’argent nécessaire pour une dot. Ce passage de ses Mémoires m’a touché tout particulièrement, il résonne en moi. Je ne me comparerai pas à Simone, cependant je comprends cette soif de discussions vivaces, de stimulation intellectuelle, et d’entente. J’ai toujours eu du mal à comprendre en quoi deux personnes opposées pouvaient cohabiter. Je ne crois pas aux vertus complémentaires : j’ai tendance à me dire que plus les similitudes et les valeurs communes sont nombreuses, plus forte et stable est l’entente.

Un égal, un homoioi spartiate, qui vienne s’asseoir à ma table, me prenne la main et nous protège, tour à tour, avec notre bouclier. Quelqu’un qui ne me laissera pas dans la mêlée. Quelqu’un qui me subjugue par sa détermination, son aplomb mental et sache m’éveiller intellectuellement et culturellement (sans forcément être un érudit). Il était trop un fardeau de ne pas pouvoir tout partager, de ne pas se comprendre sur un terrain (celui de la culture et celui de la culture littéraire notamment) qui m’a construite toute entière. J’ai toujours fui les artistes qui, selon moi, dans mon éducation, ne sont pas des gens stables. Je me reconnais, par mes valeurs conservatrices, à d’autres types de personnes. Mes petits copains avaient le même profil, même si je l’ai affiné : un homme sec, raisonné et stable. Je me suis donc souvent retrouvé avec un petit ingénieur à lunettes.

Je cherchais quelqu’un qui soit comme un pilier dans ma vie, sur lequel je peux compter, en permanence. Mes penchants sexuels me poussent cela dit au libéralisme. Mais j’ai pris conscience que la soumission, même extrême, sans cette similitude, si ne se reflète pas cette égalité intellectuelle (je ne suis pas une amatrice d’autorité comme Simone), me laisse sèche, ennuyée. Je me vide de ma substance jusqu’à ne vivre au jour le jour que pour vivre, sans horizon. Je me sentais mourir.

Unis au lit par l’alliance du vice, de la perversion et de la liberté totale qui assurent le grain de folie nécessaire à l’épanouissement. Réunis à l’extérieur dans le quotidien, l’envie de s’assister et de se nourrir intellectuellement. Un lecteur et amateur d’art, sans pousser au boboisme. Quelqu’un d’équilibré, qui fasse de moi sa priorité et son égérie. Un homme soumis dans ses désirs mais pas soumis par le déterminisme.

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