Nous déambulions vers Saint-Michel, main dans la main, comme toujours. La dernière fois que nous avions marché dans ces petites rues au pavé mouillé, engoncés dans nos manteaux d’hiver, c’était déjà il y a longtemps. Pour notre second rendez-vous, je l’avais amené dans un pianobar, endroit assez touristique mais sympa pour changer des éternels cafés. Nous avions bu deux cocktails sans alcool, sur une petite table ronde qui donnait sur un kebab et un stand de crêpe. Le lieu puait le faux chic, la rue elle-même n’était pas très belle et une foule de passants sans classe déambulait bruyamment derrière moi. Mais ce n’était pas grave. Rien n’était grave. Il n’y avait plus que lui, le sourire aux lèvres malgré les yeux rougis et tirés de fatigue, sa main caressant la mienne, ma bouche en cœur et mes mots déjà assurés, chauds et doux comme ceux qu’on prodigue à un ami ou durant l’un de ces longs baisers que nous nous offrions.

Saint-Michel, un dimanche de fin avril qui aurait pu être un dimanche d’octobre. Je n’aime vraiment pas trop ce quartier tape à l’œil. Tout me semble faux, mensonger, et plus sale qu’à Montmartre (quoique…). Je préfère la simplicité et le chic du marais malgré son côté un peu trop « bobo » et « artiste maudit ». Mais quelque chose avait changé. Nous flânions pour envoyer quelques douceurs par colis le lendemain à des amis de mes parents. Je voulais que le colis soit rempli, appétissant. Nous avions trouvé une carte de vœux à remplir aux Halles. En passant à Saint-Michel devant une chocolaterie, je suis rentrée. J’ai regardé les rayons, au milieu des autres touristes. Monsieur me suivait avec le sac à dos, il cherchait aussi une bonne idée. Un vendeur me tend un palet au citron. J’en prends une bouchée et fourre la seconde moitié dans la main de Monsieur. Monsieur m’a déjà dirigée vers d’autres biscuits avec une boîte en fer colorée. Elle ne se casserait pas durant le voyage. Point important à prendre en compte sachant que je craignais déjà que la bouteille de champagne ne finisse en morceaux malgré le papier bulle.

Monsieur amena la boîte à la caisse. J’étais en retrait car je sortais de la poche de notre sac mon portefeuille pour payer. Le vendeur parla mais je ne l’entendis pas, je tendis ma carte à Monsieur pour qu’il utilise le sans contact.  Le vendeur, berné, lui refila un nouveau gâteau en pensant qu’il n’en avait pas encore eu. Nous sommes sortis avec la boîte de biscuit dans le sac. Enfin, nous avions tout pour achever ce colis si urgent.

Monsieur me serra la main et nous recommencions à marcher en direction des Halles, le long des petites rues. Il presse mon annulaire entre ses doigts.

― Le Vendeur, tu n’as pas entendu, il a essayé de t’appeler pour te donner un biscuit.

― Ah ?

― Oui. Il t’a appelé Mademoiselle, puis il s’est repris tout de suite avant de dire Madame.

Je souris faiblement. Première fois qu’on m’appelle « Madame » (mais vraiment « Madame ») et je n’ai même pas entendu ! Yann m’embrasse le sommet du crâne et tâte de l’autre main ma taille charnue.

― Ça me plaît que les autres voient que tu es ma petite femme. C’est dommage que les hommes ne portent pas d’anneau eux aussi.

― Alors il ne te reste plus qu’à acheter une alliance.


Je suis chienne quand même. Ce qui devait être un simple cadeau d’anniversaire s’est transformé en bague de fiançailles. De fil en aiguille, le simple bijou-cadeau est devenu une bague symbolique. Je sentais que Monsieur était un peu frileux au départ sur le concept de fiançailles (pas tellement sur le concept de belle bague). Cela fait longtemps qu’il me parle de devenir sa femme, en semi-boutade d’abord. Puis, en mars, il m’a dit vouloir m’offrir une vraie belle bague pour mes vingt-quatre ans. Cette bague devait être le pendant de l’anneau qu’il porte tous les jours autour des couilles, symbole de son engagement auprès de moi. Lorsque je lui ai demandé timidement s’il s’agissait d’une bague de fiançailles (parce que quand même, ça en avait drôlement l’air), il m’a répondu pudiquement qu’il s’agissait d’une « bague d’appartenance ». Et puis bon, avec le temps, l’idée d’être fiancés a fait son chemin.  Il était difficile de jauger du moment où, dans sa tête, il a décidé que ce serait totalement officiel. Mais en rentrant de déplacement je pense que le pas était franchi, puisqu’il m’a dit qu’il voulait que je devienne sa femme. Cela fait de toute façon plusieurs mois qu’on se sait un avenir commun. Nous sommes déjà pris dans une sorte de continuité.

Il s’est beaucoup investi aussi. Il a été la chercher avec moi, il l’a beaucoup regardée durant la journée. Il l’a moins montré mais j’ai bien vu qu’il était excité, content d’avoir accompli quelque chose. Et puis, hier, il m’a dit : « Je suis si heureux pour ta bague, de te faire mienne. On ne dirait pas, mais, tu sais, les formalités, c’est pas vraiment mon truc ».

Je ne voulais pas d’une petite bague fantaisie. Ce n’était pas un caprice de femme lié au prix de la bague, simplement, je voulais une pierre fine et il fallait mettre le prix pour que la bague ne fasse pas bas de gamme. Je ne voulais pas d’argent mais de l’or pour que la bague résiste aux frottements et à l’usure des années. Le platine n’était pas encore à l’ordre du jour. Ne t’inquiète pas chéri, je serai encore plus chienne pour les alliances.

Mon choix s’est porté sur une pierre très particulière, une péridot, pierre verte qui, je ne sais pour quelle raison, m’attire depuis de nombreuses années. J’ai des idées fixes et une fois ancrées, impossibles à déloger. Je tiens bon. Même remises dans un coin de ma tête, elles attendent patiemment leur revanche. Je peux aussi être très capricieuse.

Il est difficile de trouver une telle pierre en bijouterie autre que le typique infernal  émeraude-rubis-diamant. Je trouve ces pierres assez fadasses. J’ai donc demandé à un bijoutier de fabriquer sur mesure une bague partir d’une monture initiale. J’ai privilégié la sobriété puisque la couleur de la pierre suffit à donner une touche de fantaisie : je voulais que ma bague ne se démode pas. J’ai appris plus tard que cette pierre symbolisait le mois de notre rencontre et avait apparemment des propriétés thérapeutiques intéressantes pour moi  (il faut y croire, mais je me dis que, tant qu’à faire, ça ne peut pas faire de mal) : purification de la sphère digestive, apaisement de l’esprit, amélioration de la fatigue et détente des muscles. Pierre symbole de purification et d’ouverture spirituelle, elle permettrait d’éloigner les mauvaises énergies et est utilisée par les thérapeutes comme pierre de protection. C’est apparemment la pierre du coup de foudre et accessoirement de la richesse.

Je pense pouvoir affirmer que j’ai vécu avec Monsieur un véritable coup de foudre, même si ce mot ne désigne pas la représentation cinématographique du terme. Une communion de deux âmes fondées sur une entente profonde et inédite comme je n’en avais jamais connue auparavant. Je réussissais à lui parler de choses profondes. Il m’a tout de suite énormément plu, dès notre première heure d’appel téléphonique. Je ne l’avais pas vu physiquement mais je crevais d’envie de lui, avec cette peur d’être déçue.

Bien sûr, nous nous découvrions, mais j’évoquais quelque chose et aussitôt il acquiesçait ou avait vécu la même expérience, souvent plus tôt dans sa vie. Petit à petit j’eus l’impression étrange de faire face à une version alternative de moi-même. Qui j’aurai été au masculin.

Et puis cette force incroyable, celle d’une évidence si perçante qu’elle parait sans cesse suspecte. On oserait même la roulette russe, tant on est sûr d’un choix pourtant irrévocable.

4 thoughts on “Haut le cœur”

  1. Tous mes voeux à tous les 2 qui vous êtes si bien trouvés.
    Et le choix de cette bague vous ressemble furieusement : sensuelle, élégante, raffinée sans être clinquante, originale, unique 🙂

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