Une rétrospective unique à Paris

Vite, vite, courrez petits faunes franciliens, si vous n’êtes pas encore passés au Petit Palais pour voir l’exposition Fernard Khnopff. Je ne peux que vous encourager à découvrir le maître de l’énigme à travers des toiles emblématiques, à l’instar de Des caresses (ou L’Art), mais également des œuvres plus confidentielles, moins médiatisées, comme des sculptures, des gravures ou des photographies retravaillées.

C’est ce dont je vais vous parler pour cette première chronique d’un genre nouveau et c’est jusqu’au 17 mars 2019 au Petit Palais !

Khnopff est un peintre symboliste majeur, dont les œuvres sortent rarement de Belgique, son pays natal. Cette exposition est donc un grand moment pour moi et pour tout amateur, puisque le peintre n’a pas eu de rétrospective parisienne depuis près de quarante ans. Rien que ça.

Comme beaucoup de peintres de cette époque, il fut longtemps passé de mode, avant d’être redécouvert et de gagner en popularité à l’occasion d’une première rétrospective à Bruxelles en 1979.

La visite s’ouvre sur la maquette de sa villa, construite selon ses plans dans les années vingt, villa qui sera démolie… trente-six ans seulement plus tard en raison de querelles entre ses héritiers. Une bien triste histoire quand on lit les témoignages de gens l’ayant visité ou quand on jauge les reconstitutions des œuvres dont l’artiste avait truffé son repaire. L’artiste a pris soin de faire lui-même les plans de sa villa et de la décorer.

La frontière trouble

L’exposition permet de découvrir l’œuvre du peintre, à travers des œuvres emblématiques, dont le caractère énigmatique n’est pas à démontrer. Les personnages évoluent tantôt dans des décors évanescents, tantôt plus travaillés, avec des effets de composition qui jouent avec les plans ou les objets. Au final, l’arrière-plan perd de son ancrage, il devient un cadre, un lieu symbolique hors de l’espace où les objets incarnent des symboles. Les objets permettent de créer des liens, des jonctions entre différentes idées. Ils densifient les possibilités de sens, sans que ce dernier puisse se fixer. Même lorsque le peintre s’essaye au genre du paysage, il peint des villes comme sorties de la lande, dépeuplées, des bâtiments obscurcis par le voile terne. Ces canaux semblent tout droit sortis d’un cauchemars ou d’un au-delà fantomatique tant la lumière et les pierres paraissent grisonnantes.

Canal à Bruges, 1904

Khnopff peint rarement des toiles sans personnages. J’apprécie chez lui ces visages aux traits à la fois fuyants, faméliques, mais pourtant singuliers. Un visage à la Khnopff ne ressemble à rien d’autre qu’à un visage à la Khnopff, tant ses personnages partagent un air de famille. Certains maîtres ont laissé leur marque dans l’histoire de l’art parce qu’ils ont su donner, dans leur tableau, quelque chose qui n’appartenait qu’à eux. Un Picasso ne ressemble qu’à un Picasso, un Moreau qu’à un Moreau (si on excepte les reproductions et les imitations postérieures, et encore, ça se discute, un spécialiste de Picasso bondirait sans doute en lisant cette phrase).

Pour l’air de famille, il faut le comprendre de manière littérale ici, et non figurée ; en effet, si Khnopff a fait des portraits à la commande, essentiellement en peignant des jeunes enfants ou ds femmes, il avait cependant son modèle privilégié, sa sœur Marguerite, dont les traits se dupliquent d’un tableau à l’autre. Elle posait énormément pour son frère avant qu’elle ne se marie et quitte, de ce fait, la maison familiale. Elle a d’ailleurs servi de modèle pour de nombreuses photographies que Khnopff utilisaient parfois comme bases pour certains de ses tableaux. De son vivant, il s’est pourtant défendu d’utiliser la photographie, allant jusqu’à donner en 1916 une conférence à l’Académie des Beaux-arts en niant le statut artistique de la photographie. Quel taquin ! Aussi, quelle ne fut pas la surprise des gens de découvrir chez lui une collection impressionnante de tirages personnels ! Il réalisa un important travail de retouche sur les photographies mêmes ou en peignant d’après photographie.

Désarmer le féminin

Les mauvaises langues diraient que Khnopff ne semble jamais s’être remis du départ de sa sœur qui se marie en 1890. Son célèbre portrait était en effet placé dans la chambre bleue de sa demeure, une sorte de boudoir dans lequel il entreposait ses tableaux préférés.

Portrait de Marguerite Khnopff, 1887

Marguerite paraît incarner une sorte d’idéal féminin paradoxal. Elle arbore une beauté androgyne d’autant plus problématique que dans le grand portrait réalisé par Khnopff, Marguerite, silencieuse, est entièrement habillée de blanc, signe de pureté, de virginité. Ses proportions, notamment au niveau des bras, lui donnent des airs de géante. Elle ressemble à une matrone sévère et silencieuse ou à une divinité féerique, travestie à la mode de cette fin de siècle. Le regard est absent, vague, comme si elle se demandait ce qu’elle peut bien faire dans ce décors nu.

Nombre de portraits féminins renvoient une image problématique du féminin, comme s’il fallait à tout prix le camoufler. On retrouve ces mêmes traits masculins, ces mêmes robes et vêtements blancs, virginaux et couvrants, ces poses sévères, ces silhouettes longilignes, ces nus sans poils mais au regard distant ou encore ces personnages féminins sans jambes, comme extraits de notre monde. Les tons bleus et les couleurs froides prédominent.

Cette représentation de la femme est d’autant plus problématique que l’exposition nous fait nous attarder sur un tableau détonnant au milieu de ses voisins. On y voit une femme nue, aux rondeurs difformes, qui s’étale de tout son long dans un décors rouge. Un rouge criard irradie, sur les chairs grasses et le fond, en monochrome. Le visage est déformé. Le titre, Déchéance, ne fait pas dans le détail. On est bien loin du tableau de Marguerite…

 La femme, cette éternelle mère-sœur ou putain…

Il serait facile de juger a posteriori des éventuels problèmes qu’entretenait Khnopff avec le genre féminin, d’autant qu’une tentative de mariage tardif, à 50 ans, avec une veuve de quinze ans sa cadette, se solda au bout de trois ans par un divorce. Le peintre un peu dandy, réputé solitaire, avait pour maxime « On a que soi ». Je laisse aux psychanalyste le soin d’une analyse. Ces derniers apprécieront d’autant plus l’exposition que la figure d’Hypnos, dieu grec du sommeil et des rêves, fait office de divinité tutélaire. Khnopff avait dédié un autel à son saint-patron dans son atelier. La divinité à la face ailée s’incruste dans nombre de tableau, souvent comme élément de décors, surplombant les personnages comme pour frapper la scène du sceau du rêve.

L’énigme sans solution

I lock my door upon myself, 1891

Khnopff connaissait l’anglais et mouvement des préraphaélites. Comment, hormis dans la langue et dans la profondeur de ce roux, ne pas voir dans I lock my door upon myself une de ces lady Godiva ou une triste Ophélie songeant à un amour nostalgique ? Le symbole ambivalent du lys, à la fois fleur de la virginité, de l’amour mais aussi du deuil, ne permet pas de trancher ; fleur fanée, fleur éclose, fleur bourgeonnante, ce beau brin de femme ne tiendrait-il pas des trois états à la foi ? La promise est apparemment mariée (ou fiancée), ou peut-être l’a-t-elle été. J’imagine aussi bien une promise future, songeant avec mélancolie à cet homme trop âgé pour elle, à une femme mariée rêvant d’un autre prince ou à une veuve amère, privée de mari, découvrant à peine sa féminité mais déjà trop vieille pour en jouir avec un autre. Aucune hypothèse ne s’exclut, si on rassemble dans le même temps, le même espace, à la fois la réalité, les rêves et les espérances du personnage.

Hypnos porte son regard loin vers la droite, dans une direction opposée à celle de la femme. Elle prend la tangente du pays des rêves. Ses yeux, désespérément ouverts, ne se fermeront pas de sitôt sur le sommeil tant sa rêverie la tient éveillée. Paradoxe d’un personnage qui trouve une porte de sortie à la réalité. D’ailleurs, le décor ne manque pas d’échappées : ces lys sans racines, posés là comme les éléments uniques d’un bouquet artificiel, détonnent. Un miroir terni, une fenêtre dont on ne voit pas le fond, un tableau énigmatique semblant mettre en scène une silhouette endeuillée sont autant d’éléments ouvrant sur un ailleurs fantomatique.

Un dernier élément questionne le regard. Il s’agit de cette chaîne sans origine qui pend au milieu du tableau et accroche le lys. Un monde suspendu, sans parquet ni plafond, comme un moment coupé d’origine ou d’horizon. Khnopff aurait-il voulu nous suggérer la présence d’une entité toute puissante, par-delà la composition, un artiste qui dépose chaque élément dans son paysage, le fixe à sa place, comme s’il fallait rappeler à l’œuvre son statut d’œuvre ? Ou simplement un dieu démiurge, qui, déjà, plie bagage, remballe le symbole de vaines espérances de mariages et fait entrevoir au personnage que son monde n’est que mirage ; après tout, sa chaîne pourrait aussi bien s’accrocher à un hypothétique plafond que remonter jusqu’au ciel.

Je préfère voir dans cette chaîne la soumission de la femme à l’institution maritale, avec un personnage étreint par les conventions, tiré par le bout de sa virginité vers l’autel.

Surtout, plus généralement, un portrait de la condition humaine, désespérant d’échapper un jour à cette triste fatalité qui fait de la réalité un endroit où les volontés personnelles sont réprimées par des pressions extérieures, relatives à l’époque, à la famille, à la société.

Sphynge de toi

J’espère que ce premier retour, qui est loin d’être exhaustif, donnera le goût de découvrir ou redécouvrir les œuvres de Khnopff. Je ne suis pas familière des chroniques d’arts, et encore plus éloignée du domaine de la peinture. Mon cursus littéraire ne m’a pas initiée à l’histoire de l’art et à ses techniques. Je vous donne un avis subjectif d’amatrice, j’espère juste vous transmettre une part de mon émerveillement et de mes découvertes, sans jamais, comme le maître de l’énigme, épuiser le sens de l’œuvre. Je ne fais qu’une lecture à chaud, une parmi le champ des possibles.

Je ne connaissais Khnopff qu’à travers sa pièce maîtresse, Des Caresses. J’avais bien vu quelques images de ses œuvres, mais je suis d’abord allée à cette exposition pour voir ce tableau qui me hantait depuis quelques années et que je n’espérais pas voir un jour face à moi. Elle vaut le déplacement car il est difficile, sur un image google tout en longueur, de rendre l’aspect monumental de la toile. Les deux ensemble, le mélange ne peut laisser… qu’au pied du mur, figé comme si on se faisait lapider par un gros caillou. Ça secoue, en tout cas, ça m’a secouée.

Je suis restée dix minutes devant, malgré l’affluence. Généralement, je regarde les œuvres rapidement, je préfère avoir une vue d’ensemble de l’exposition et me rappeler, en flash, de quelques tableaux qui m’ont marquée. Je préfère lire les explications, retenir quelques bizarreries et éléments de contexte. Je ne connais généralement pas assez les œuvres et les artistes pour me souvenir des détails les plus pointus.

Pourtant, j’ai aimé regarder ce tableau de très près, en me fixant sur les détails, en détachant fermement le premier du deuxième plan, ce qui rajoute une couche d’étrangeté supplémentaire. Tant de partis pris qui resteront inexpliqués, et du coup, n’en rendront que plus belle la composition dans son ensemble : pourquoi la sphynge est-elle un guépard ? Quelle est sa relation avec l’hermaphrodite ? Où sont-ils ? Que symbolisent les colonnes et le sceptre ? Pourquoi tant d’éléments verticaux alors que la sphynge est le seul élément horizontal, qui prolonge le format très allongé du tableau ? Qu’y a-t’il écrit sur la stèle ? Pourquoi L’Art comme titre alternatif ?

En bref : Khnopff, ou des hypothèses en générations spontanées.

Des Caresses, pièce maîtresse de Khnopff, 1896

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