J’attendais à la fontaine Saint-Michel, je tenais dans ma main, négligemment, mon Yourcenar acheté un euro dans une vente de charité d’Amnesty International. Long trench crème bordé de noir et de petites ballerines plates, couleur menthe à l’eau (car depuis que je me suis fracturée la jambe le titane m’élance et les vis crissent au moindre talon). Malgré la photo du site je n’étais pas sûre d’arriver à le reconnaître, mais j’ai été assez assurée pour lui sourire à plus de dix mètres de distance, alors qu’il venait dans ma direction. Il y avait ce grand garçon, fin et élancé, calme dans ses gestes sans être froid, à la voix claire et douce. J’avoue, j’étais un peu impressionnée. C’était une chouette balade. Et puis quand ça me parlait de dossiers intéressants, j’avais l’impression de faire pâle figure avec mon école d’assurance. Mais les souvenirs de concours rapprochent toujours. La fraternité des khôllés et la souffrance de ces samedis à l’ombre des thermos en fleur. Te souviens-tu de ce petit parc, si petit qu’on l’embrassait d’un seul regard, sans tourner la tête, pour peu qu’on se retournât sur le muret qui bordait la Seine ? C’est toujours sympa l’île de la cité.

Même s’il parlait bien, je ne savais pas trop si je lui plaisais. Mais la soirée s’éternisait. Une balade. Un verre dans un bar. Un repas. Je n’avais pas très envie de partir même si 18-23h ça faisait déjà un beau palmarès, je minaudais. Ça marcha assez bien : un dernier bar pour finir. L’alcool déliait un peu les langues et les regards dans ce petit bar bruyant qui nous obligeait à souffler dans le creux des oreilles, si près de la glotte frémissante. Il rit. Mes mains me démangeaient déjà depuis d’interminables heures, je pouvais essayer un petit geste. C’est toujours ce que je fais dans le doute. Je le regardais dans les yeux, je riais à ses blagues et j’enfonçai la petite corde sensible. Quelle grande fille, quelle petite coquine ! Il ne se dégagea pas quand je lui glissai une chatouille pas trop cavalière dans cette zone intermédiaire, entre le cancer de l’aisselle et le capricorne du ventre, juste sur l’arrête de sa silhouette. Il rit. Il rit beaucoup décidément, trop pour être insensible. Ça me poussa à lui lancer un fier coup de paume à l’épaule. Il me rend le contact appuyé. Ferré, le poisson, je ne sais pas encore, mais ça s’agite au bout de la ligne. Il n’en fallut pas plus pour me détendre.

Je ne savais pas pourquoi, mais je n’ose pas, dans cette ambiance étouffante et tout sauf intime, lui prendre la main. Elle est toute proche pourtant. Je sais que la soirée s’est bien passée quand il me propose de lui même de se revoir le lendemain. La victoire est en demi-teinte : il est finalement si tard qu’il faut prendre le dernier train. Quand je me sépare de lui, à deux pas de la station, il hésite une seconde de trop, sur le pavé. Je ne bouge pas non plus. Décidément, alors que je couve des yeux sa silhouette fine, alors qu’il repart dans sa direction, j’ai une drôle de sensation légèrement angoissée. Je suis bien plus entreprenante d’habitude, il y a un petit quelque chose qui me fait hésiter. Une réserve de sa part malgré ses signes. Tant pis, on se rattrapera le lendemain.

J’ai toujours peur de confondre pudeur et politesse d’usage. Je propose de passer chez lui. Franchement c’est quitte ou double, soit j’ai ce que je veux, soit… Bon, c’est bon, j’ai déjà réussi à m’inviter chez lui. Pauvre fille, que te faut-il de plus ? Tu peux vraiment être culcul parfois toi-aussi !

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