Dans mon monde, la frontière entre le réel et le fantasme, entre le banal et l’incongru, entre le moral et le transgressif, se brouille parfois. Personne n’échappe à la volonté de puissance. Je dirai plutôt, en des termes moins ronflants, que la libido étant une force qui meut bon nombre de personnes, qui transcende et excède, elle fait partie des rapports humains, quels qu’ils soient. On n’est jamais à l’abri de la voir resurgir même dans les lieux a priori les plus policés.

Je voulais vous partager ces anecdotes, qui sont vraies. Vraies de vraies, je le promets, même si ma parole écrite n’a sans doute pas grande valeur à vos yeux. J’aime cultiver le risque et l’audace, jusque sur le lieu de travail. Et encore plus, car c’est d’autant plus transgressif et que pour l’instant je n’ai, il faut l’avouer, pas grand chose à perdre…

Mon quotidien au travail est on ne peut plus banal. J’exerce dans un domaine réglementaire, jugé chiant à mourir. N’empêche que c’est un secteur où il y a encore du fric à se faire. Cela correspond pas mal à mon côté sérieux, voire rasoir, comme diraient certains amis pour me taquiner. Et pourtant à côté de ça, je reste la fille à la cuisse légère, exubérante et straight to the point que vous imaginez. Parfois même de manière aride. C’est malheureusement l’un de mes plus grands défauts. Le MBTI me classe comme INTJ, groupe dans lequel je me reconnais bien (pour une fois qu’un test psy semble un peu avoir du sens, je ne suis d’ordinaire pas friande de ce genre de trucs). La Stratège, l’Architecte, pour mettre des images sur ce type (j’aime beaucoup les deux, cette idée de méthode et de construction réfléchie). Réservée, rigide, avec peu d’intérêts pour les limites tant de la politesse que de la morale, sans concession, je suis entière et je vis toujours les choses à mille à l’heure. Je ressens donc comme un affront envers moi-même les actes diplomatiques et de sociabilités calculée, je gère d’ailleurs sans talent les interactions de groupe. Donc un peu en marge par rapport au milieu professionnel dans lequel j’évolue. Pour l’instant ma fonction ne nécessite pas d’être sous les projetcteurs mais il serait bien que j’apprenne à faire des ronds de jambe, histoire de pouvoir monter. Même si les introverted managers sont à la mode en ce moment sur linkedIn il va me falloir un peu plus de sociabilité, je le crains…

Je travaille dans un grand siège d’un grand groupe, dans le secteur financier. Une de ces immenses tours surpeuplées où je m’entasse dans un open space avec tout mon service sous l’égide paternaliste et bienveillante de mon manager. Je suis entourée de baby boomers, et finalement ça me correspond bien. Je déteste faire semblant que mes collègues m’importent, qu’on est proches, aller boire des coups après. J’aime que le travail reste au travail et que la fin de l’horaire réglementaire signe la fin de ma journée. Franchement, l’ambiance start-up ne me fait pas rêver. J’aime l’imperméabilité des gens et des usages, le fait de n’être qu’un numéro, de passer incognito dans la fourmilière, de porter un tailleur tous les jours.

Je suis persuadée qu’à ne prendre aucun risque, on emprunte une trajectoire ascendante lente, sûre mais sans surprise et sans saveur. Et c’est moins risqué de séparer drastiquement qui l’on est, dans l’intimité, et qui l’on est, au travail, surtout quand on est une petite employée modèle le jour mais une dominatrice au lit. J’aime rester très professionnelle et je ne m’imagine absolument pas déraper, pourtant, aujourd’hui, quelque chose d’assez intriguant s’est produit.

Je sors du CE et j’allais regagner mon bureau. Je suis dans un bâtiment éloigné de mon affectation. J’attends l’ascenseur. Je suis habillée en tailleur pantalon noir, chemise blanche rentrée et blazer Calvin Klein noir, avec de belles boucles d’oreilles en or très corporate, mes lunettes qui me donnent un air sage et surtout, objet du délit, une paire d’escarpins vertigineux Cosmoparis violets. Très précisément ceux-là. Vous verrez, ça aura son importance.

Un homme entre deux âges s’approche de moi. J’appuie à sa place, il me remercie et commence à me reluquer. Frisottis gris dans le vent, fraîche allure de cadre BCBG, il est si commun que, huit heures après le crime, j’ai déjà oublié son visage. Quarante-cinq ans environ j’imagine. Bref, ça m’ambiance à partir d’un détail qui retient son attention.

— Sacrés talons que vous portez, ce n’est pas trop dur de marcher avec ?

Je suis de bonne humeur, et, du coup, ce jour-là, je décide que j’aime bien me faire draguer par des hommes mûrs au travail. Mon côté fille allure prude mais fille de mauvaise vie sans doute. J’aime surprendre, décontenancer, atomiser, prendre le pouvoir. Je souris, j’échange deux mots. Il me demande mon service, je réponds aussi, par jeu. Nous voici seuls dans l’ascenseur pour deux étages de tête à tête. Je sens que ça va être torride. Il réembraye sur les chaussures. Alors là pas possible : mon coco, déjà avant j’étais sûre, mais alors là, plus moyen de nier. C’est plus fort que moi, faut que ça sorte.

— Vous êtes un fin connaisseur. Je vois que vous êtes un fétichiste expérimenté.

Il ne baisse pas le regard mais je sens la brève seconde de latence, de surprise. Sa parole est plus hésitante déjà, son regard moins frontal, de biais. Moi je le transperce.

— Vous connaissez ? il minaude.

Ce qui est extraordinaire, c’est qu’en moins d’une seconde, on est passé d’une scène ordinaire à une scène de film. Deux mots de confession. Game over, mec.

— Pour sûr, j’ai l’habitude avec ce genre de sales bête, je les dresse à ma botte ! dis-je d’un jet très énergique.

Là il n’arrive plus à me regarder, c’est fini. La porte de l’ascenseur s’ouvre. J’avise la badgeuse en face et je ne lui laisse pas le temps de bafouiller, il faut que je sorte en première. Je crois vaguement l’entendre me demander « où allez-vous ? » mais il doit se raviser. Le hall est plein de cadres, il préfère se perdre dans la masse et partir. En fait, il s’enfuit. Je pouffe, le sourire jusqu’aux oreilles. Il s’est enfui non pas comme quelqu’un qui a peur, mais comme quelqu’un qui a été démasqué, qui ne supporte pas de se sentir en insécurité sur un territoire où il pensait pourtant avoir le monopole. Pauvre petit égo de mâle. Jou-i-ssif. Le webmaster du Repaire a failli se pisser dessus quand je lui ai raconté l’anecdote.

Franchement, j’aimerais qu’il tente de m’envoyer un mail en trouvant mon service sur l’organigramme (mais oserait-il sachant qu’il y a trois nom féminins ? Ah, il n’aura pas les couilles, merde alors !). Parce que ce serait le signe que déjà, il est conquis. Je suis persuadée qu’il a pensé à moi toute la journée. J’ai raconté l’incident à mes collègues, médusés (et à mon fiancé, ça va de soi), puis morts de rire.

Durant les prochaines semaines je vais sonder les visages. Je retourne au CE jeudi, l’occasion, peut-être de croiser mon nouveau Roméo. Si je le revois, je ferai l’effrontée. La tentation est trop rude, je ne peux pas lutter, c’est plus fort que moi.

Cela a toujours été un fantasme extrêmement fort que de dominer violemment un supérieur hiérarchique. Déjà, adolescente, je rêvais de dominer mes professeurs. De les voir devenir vulnérables. De les humilier, de les faire chanter. Je porte trop d’intérêt à la parole donnée pour jouer de ces subterfuges, cependant je rêve toujours de réaliser ces sulfureux fantasmes.

Demain, je remets les Cosmoparis. Je dois assurer le niveau.

Je viens de vous raconter mes six premiers mois dans la vie active. Certains sont de l’école anglaise, moi j’ai le BDSM « corporate ».

One thought on “L’ascension pro-fess-ionnelles”

  1. Merci de rendre réelle une situation que CHAQUE soumis a imaginée, Mademoiselle; et je ne pense pas me tromper en disant « CHAQUE ». Et comme à chaque fois, Vous le faites avec précision, sensualité et panache 🙂
    Comment ne pas se projeter à la place de ce collègue qui n’a pas su résister à Vos escarpins violets (difficile de résister!). Merci Mademoiselle.

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