C’est le récit d’une violence médicale ordinaire, quand le jugement moral prend le pas sur la neutralité du praticien.

Pour poser le cadre : je suis une jeune femme polyamoureuse, en relation avec plusieurs hommes qui forment un groupe. Toute relation en-dehors du groupe est proscrite. J’ai une sexualité non traditionnelle LGBTQ+ et BDSM, impliquant des rapports oraux-anaux et oraux-genitaux fréquents, essentiellement en receveuse.

Nos règles concernant la prévention sont strictes : un dépistage tous les six mois dans un centre, pour chaque membre. Le préservatif n’est pas d’usage à l’intérieur du groupe ce qui explique qu’il faille l’accord des autres membres pour intégrer un nouveau membre. Préservatif à l’extérieur si jamais et attention particulière aux pratiques (pour l’instant mes hommes me restent fidèles, soumission oblige, mais ça n’entre pas en ligne de compte dans notre polémique).

Contexte de la visite : Je viens d’intégrer un nouveau partenaire au groupe. Cela ne fait que deux semaines, aussi nous tournons au préservatif. J’ai fait les tests d’usage quelques semaines auparavant et tout était bon, mes partenaires précédents également. Lorsque le nouveau partenaire reçoit ses tests, il est porteur d’une MST bénigne. Je prends peur car il mouille beaucoup et un contact de fluides et de muqueuses a pu avoir lieu en se frottant l’un contre l’autre. Difficile de savoir, je déteste le préservatif et je le mets au dernier moment, j’aime bien les câlins et le contact du corps de l’autre, je ne suis pas non plus paranoïaque avec les maladies. De même, je ne sais pas quoi penser des rapports anaux-oraux que nous entretenons, même si je ne suis qu’exclusivement receveuse (la littérature médicale ne parle presque jamais de cette pratique). Parce que je suis responsable et que je préfère pécher par excès de zèle, j’envoie un mail dans l’heure à tous mes partenaires et m’apprête à passer une petite semaine en vigilance orange. Je me rends au centre de dépistage le plus proche le lendemain afin de clarifier ma situation. J’attends de voir si mon test approfondi revient positif avant d’enjoindre mes partenaires à aller demander le médicament. Nous nous mettons d’accord sur la plus grande prudence à avoir ensemble avant d’avoir écarté tout risque.

***

J’ai fait face à une femme médecin âgée (dans la cinquantaine) qui a été extrêmement hautaine et insultante à mon égard ainsi qu’à l’égard de mes partenaires. J’ai bien compris que mon interlocutrice me juge à mon habillement : treillis militaire, vieux pull bariolé, sac à dos eastpack et baskets me donnent un air négligé, teufeuse, zonarde ou hippie (au choix). Pourtant je ne bois pas d’alcool ni ne fume. Elle l’ignore mais j’ai effectué de bonnes études, récoltant un premier Master d’une grande université avec les félicitations du jury et, dans la foulée, je suis admise dans une autre grande école pour en faire un second. Je suis embauchée dans un grand groupe où je vais travailler sur des problématiques économiques et politiques. Je ne suis pas une imbécile : d’ailleurs j’ai l’habitude de faire des tests et je connais bien ces problématiques de risques sanitaires, comme expliqué plus haut.

Le dialogue est représentatif. Je commence par parler de l’homme que je fréquente et à qui on a découvert une bactérie transmissible (d’ailleurs, fait marquant, elle sémantise en parlant de « copain ». Je ne la reprends pas car c’est tout à fait le cas et hoche la tête). Je lui parle du préservatif et surtout du fait que « j’aie une sexualité non traditionnelle » avec des contacts oraux anaux. Je me sens obligée de dire la situation : tout risque m’implique mais implique également des personnes extérieures à moi, ce qui fait que je doive être vigilante. Elle devient franchement condescendante en apprenant l’existence d’autres relations. Je me fais franchement engueuler à cause des hépatites car je n’ai pas mon carnet de santé sur moi, j’ignorais qu’il fallait l’amener et je ne sais plus quelles hépatites ont été cherchées chez moi car j’ai fait ces tests plusieurs fois [edit : mes analyses montrent que j’ai déjà été vaccinée]. Mon carnet, d’ailleurs, est en possession de ma mère, dans ma province natale (et non, je n’ai pas envie de lui parler de mes histoires de MST). Lorsque j’explique que je n’utilise pas le préservatif avec deux personnes sur les trois, je vois que la médecin me juge et qu’il y a un sourire désagréable sur son visage. C’est carrément du dédain. Je me sens déjà bouillonner et franchement pas à l’aise. Son ton est cassant, elle fait jouer la culpabilité.

— Ce sont donc des relations occasionnelles, me dit la médecin sur le ton de l’affirmation.

— Non. (j’appuie la réponse avec force)

— Ils sont habituels, ce sont des sexfriends. (vilain regard hautain de sa part, le mot est prononcé avec un certain dégoût d’ailleurs)

— Non ! (mon non est cette fois-ci cassant)

— Ce sont des relations… stables… (ça l’écorche de dire ça, elle traîne sur le mot)

Durant le reste de la conversation, elle utilise l’expression « vos copains » (en fait, ça devient plutôt : « vos… heu… copains » avec un air de dédain, en butant sur le substantif, pour appuyer la subjectivité de cette réalité. Je sens qu’elle me perçoit comme une espèce de dinde, pour rester polie, fourrée aux marrons par une série de mecs qui trouvent ça cool d’avoir des provisions à allonger sous la main. Elle me fait bien comprendre que mon comportement sexuel est irresponsable, que je suis une espèce de peste qui contribue à essaimer partout les IST et MST dans la société (en implicite). Elle me parle de manière paternaliste pour ne pas dire franchement arriérée, comme à un petit enfant qui a fauté (en fait, elle s’adresse à moi comme envers un déficient mental). Je sens qu’elle pense que j’ai du mal à comprendre les concepts qu’elle emploie. Parfois je la trouve imprécise quant à ses questions et quant à ma situation un peu compliquée. Elle n’a pas honte de me balancer à la gueule, avec un grand sourire toutes dents déployées : « Ma question était simple pourtant, il suffit de la répéter ». Non, me demander quand j’avais eu des rapports oraux anaux pour la dernière fois n’était pas clair : avec le partenaire infecté ou avec les autres partenaires ?

Elle me jette presque la boîte de médicament à la tête [édit : ce qui n’était pas utile a posteriori, j’ai récolté grâce à cet antibiotique une superbe infection vaginale], en préventif, et me rappelle bien que je dois me tenir tranquille sinon je vais le refiler à tout le monde et nous recontaminer, comme la grosse salope idiote que je suis. Elle ne me laisse pas le bénéfice du doute : dans sa bouche, c’est comme si les analyses m’étiquetaient déjà positive [édit : elles sont revenues négatives, intégralement]. Je me sens si mal à l’aise et énervée que je manque d’oublier mon papier, ce qu’elle me rappelle en me prenant manifestement pour une débile légère (« Sans l’étiquette, on ne validera pas votre dossier. Vous comprenez ? »). Bien sûr, suis-je bête…

Evidemment, c’est sans compter la dernière question, la plus infamante, preuve d’un jugement moral, à savoir si je me prostitue. Me demander si j’ai d’autres partenaires et si je me protège, oui. Tout de suite me diriger vers la prostitution : NON. D’ailleurs, mes analyses sont revenues clean et archi clean. Je n’ai jamais eu la moindre MST de ma vie. Ce ne sont pas les gens qui ont le plus de partenaires qui sont forcément les plus à craindre, mais les gens, comme F., qui, en ayant eu peu de relations et des relations monogames, prennent pour acquis le peu de risques, croient les gens sur parole et enlèvent le préservatif après un simple test VIH, insuffisant. Ou pire. Sans test.

Ce centre de dépistage, c’était à Paris, au mois de juin.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *