Le couvre-feu se rapproche. Plus l’heure avance, plus la perspective de la voir s’amenuit. Le message a été écrit et effacé quatre ou cinq fois.

Tu es libre ce soir ? On pourrait se passer un nouvel épisode de Crabs Crash comme avant. Cela fait longtemps qu’on ne s’est pas vus.

Surtout pas vu seuls, même s’il s’abstient de l’écrire. Il hésite, il tourne en rond. Il a le sentiment qu’il ne fait pas les choses bien. Un peu d’authenticité, juste assez, pour tenter de lui dévoiler son anxiété. Il reprend le clavier et rajoute, furtivement.

En fait je me sens un peu seul…

Il pourrait insister, supplier, lui faire deux phrases de mélo, lui dire qu’ils arrivent à la fin d’une époque. Ses confidences auraient encore eu de l’importance quelques mois auparavant ; plus à J+2 de l’Annonce. La réponse est quasi immédiate.

Non désolée je vois O. ce soir. On se fait ça la semaine prochaine ?

La semaine prochaine, autant dire jamais, dans son langage. Elle a ignoré sa dernière mention : tant mieux, ça n’en rendra la suite que plus facile. Cela le soulage presque. Rien à regretter, juste un sentiment amer de frustration, de temps et de possibilités gâchées qu’il préfère taire. Il ne tenait qu’à elle de rehausser la tonalité générale de cette relation d’un meilleur final.

Pas grave ma belle 🙂 Passe une bonne nuit. Je t’embrasse.

Il éteint le terminal puis le plonge dans le seau à acide.

Il se sent homme ; enfin s’achève cette adolescence qui se trainait dans une interminable agonie aux confins de la trentaine. Les euphorisants facilitent le processus de dissociation cognitive. Il enfile son costume de travail et s’assoit sur la couchette. Il réserve ses gants blancs, immaculés, pour ne pas les salir.

Il ne dormira ni ne mangera jusqu’au matin mais savourera la consistance de chaque seconde avec un courageux délice.

***

La lumière se rallume brusquement dans le quatre-pièces. Il faut plus aux amoureux qu’un bain de lumière crue pour les extraire de leur sommeil. Ils ont fait l’amour avec désespoir la veille. Bernard n’a plus l’habitude de donner autant de sa personne ; il n’a pas la naïveté de croire à presque cinquante-sept ans que Mia apprécie chez lui ses performances moyennes. Cela ne l’empêche pas de chérir les moments où la providence ravive ses souvenirs des baises effrénées de sa trentaine.

Les hommes assiègent le lit et soulèvent les draps. Personne ne s’émeut à la vue du corps jeune, constellé de grains de beauté, qui s’est blotti contre celui du quinquagénaire. La différence entre les protagonistes renforce le charme de la composition picturale, son côté bucolique (la nymphe et le faune) ou, au choix, son aspect grotesque. Quand l’un arbore des épaules menues, un buste longiligne, penché sur des reins anguleux, comme au sortir de la puberté, l’autre a utilisé les années pour pousser en largeur. Les rondeurs épaississent ici la taille et signent la maturité, comme la touche d’un artiste transformerait un modèle académique en une figure unique. Là, elles ramollissent les contours, détendent la fermeté des fibres, marquent la bouffissure. S’il n’est pas tarifé, l’amour ne se loge pas dans la chair.

Mia est la première à se réveiller. Plus vive, elle a le réflexe de se recroqueviller contre le montant du lit. Son corps tremble de froid comme de peur. La présence des militaires l’empêche de prononcer le moindre mot. Bernard prend les devants. Son premier geste a été de tirer la couverture vers eux, en vestale.

— Que se passe-t-il ?

— Habillez-vous ! Vous devez venir avec nous, dit le lieutenant.

Sorti de son propre lit, Bernard enfile docilement les vêtements qu’un homme a récupérés sur le pendant. Mia s’apprête aussi à se lever mais on lui suggère de se rendormir.

— Est-ce que je dois prendre des affaires en plus ? tente Bernard

On le pousse dans le couloir en guise de réponse.

— Où va-t-on ?

— Chut !

C’est sa dernière tentative de bravoure. Il ne se rappelle pas avoir approuvé, au cours du mois dernier, une publication, même infiniment sulfureuse, qui aurait pu lui valoir une telle procession. Sa relation avec Mia n’a rien de répréhensible. Il ne détourne pas d’argent, ne donne aucune nuance politique à ses cours d’anthropologies historique, ne se syndique pas, ne suit pas de thésard aux mœurs douteuses. Nada.

Cependant, au lieu de se diriger vers le pavillon réservé aux prisonniers, les soldats lui font prendre la passerelle principale. Le cortège remonte progressivement les sections. Les lettres alphabétiques décroissent. Delta terce. Delta bis. Delta prime. Beta terce… Bernard vient d’Epsilon : autant dire qu’ils remontent le courant depuis déjà deux kilomètres. Et vu comme les soldats pressent la crosse de leur matraque contre l’arrière de sa cuisse, Bernard estime n’être pas au bout de leur promenade. Ils ne semblaient pas disposés à lui faire prendre les nacelles expresses, ni à affréter un convoi dédié, ce qui était, cette fois-ci, plutôt de bon augure.

À mesure que la proue du vaisseau se rapproche, Bernard sent ses aigreurs d’estomac le travailler. La sueur commence à se former le long de ses tempes dès Gamma. Il éponge une goutte qui s’échoue sur ses joues potelées passé Bêta.

Après deux heures de marche silencieuse dans la nuit, il franchit le portique de la section Alpha. On le fait passer par un couloir dissimulé pour contourner la foule pressée dans la zone publique. Le voilà dans la zone réservée aux officiers. Puis, mieux, il est escorté dans le quartier général au bout duquel trône, à l’extrême-aval, le module de pilotage, et, avec lui, la Nacelle du Cap.

Il comprend qu’il va pénétrer dans le saint des saints, un privilège rare pour le commun des mortels.

***

D’un bâillement, Bernard relâche les crispations de son visage accumulées au cours de sa marche. Leur chemise noire et costume impeccables contrastent avec leurs paupières gonflées : les Gardiens n’ont pas quitté cette salle depuis deux jours sinon pour de brèves heures de repos. Il n’y a plus grand-chose d’intimidant face à cette assemblée d’hommes à l’air grave. Leurs pommettes tendues accentuent le surjeu. On est loin du gravitas des sénateurs romains, qui portèrent toges et rides avec la prestance de leur statut. Dans l’ombre de la porte de la salle d’eau, un vigile paraît dormir debout. Il est posté derrière Bernard mais aucun son, pas même un infime plissement des narines, ne s’échappe de son corps rigide. La fatigue triomphe dans les deux camps.

Quand les politiciens parlent, leur brassard luit faiblement sous la lumière artificielle. Ce n’est que sous certains angles que l’imprimé réverbère au mieux la lumière et projette le symbole de la flotte, une boussole, sur les cloisons.

Ils n’ont pas eu besoin de se présenter car Bernard connait de nom chacun d’eux.

— Vous savez pourquoi vous êtes ici ?

— Non.

— Nous avons besoin de vos services de consultant.

Bernard acquiesçe d’un air entendu, sans conviction. L’un d’eux sort un petit fascicule qu’il fait glisser sur la surface polie devant lui.

« Un pèlerinage à travers l’univers : une fin en soi » Que pouvez-vous nous dire là-dessus ?

Bernard tique devant la couverture. L’article est mieux imprimé que dans ses souvenirs. Sous le titre volontairement racoleur se trouve une citation en incrustation. La plus ancienne et la plus célèbre : l’ouverture du Manuel au Cap, qui est à l’origine de la problématique de l’article (entre autres). « Nous avons échoué parce que nous avons laissé les incapables outrepasser leur droit et nous diriger en lieu et place des capables. Pour que cela n’arrive plus, nous avons hybridé le meilleur de nous-même et nous vous envoyons, telle la bouture de notre civilisation, remplir cette terre lointaine. Gardez le Cap, car telle est notre leçon. »

Ne subsistait, sur les déboires de leurs ancêtres, que cette note laconique. Elle avait cependant, au fil des siècles, suscité plus d’études que ces planches de reproductions (d’après témoignages) de la Joconde. Avec ce déictique marquant la terre promise, ces métaphores mi-botaniques, mi-demiurgiques, cette scansion aux pieds irréguliers, tirant aussi bien des cantiques que du récit édifiant, tout fournissait matière à extrapoler, jusqu’à l’arrivée sur leur nouvelle planète.

Bernard tente de mettre en forme quelques lambeaux de phrases, d’idées, qui se structurent dans le palais de sa mémoire. L’architecture en est branlante : elle a presque trente ans d’âge.

— C’est un sacré vieil article que vous avez retrouvé là Messieurs… Il est prospectif ; il ouvre davantage au questionnement qu’il ne répond à la problématique. Face au vide laissé par nos ancêtres concernant Le Cap et le futur lieu d’implantation – je rappelle qu’à l’époque, nous avions dû réajuster la trajectoire initiale qui se trouvait sur le chemin d’un trou noir, d’où une crise philosophique et politique sans précédent avant aujourd’hui – dans tous nos textes, on peut légitimement se demander si le but qu’on arrive un jour à destination était celui recherché par nos ancêtres. D’ailleurs encore faudrait-il qu’il y ait une destination réelle derrière tout ça.

— Vous ne concluez pas vraiment, sur cette question.

— Qui le pourrait ? L’article a été publié dans la revue de linguistique de l’université ; cela n’a rien d’un pamphlet, comme vous avez pu le constater. Je ne prenais pas le ton d’un philosophe, encore moins celui d’un membre de faction. Je n’étais qu’un post-doc en linguistique et anthropologie comparée. Mon rôle n’était pas de trancher, mais de sanctionner l’écart entre les textes, les contenus auxquels ils font références et l’absence de ces derniers. Il n’y a aucune preuve logique, factuelle, qui puisse nous permettre d’aller dans un sens comme dans l’autre. Sinon, croyez-moi, il n’y aurait plus besoin de linguiste.

— Que de précautions, Monsieur Des Esseintes.

Un vieillard raille dans sa barbe. Bernard voit les regards moqueurs braqués sur lui.

— Cela dit, on ne peut pas vous enlever que le biais est hardi, reprend un autre. En un sens, novateur. Vous soutenez qu’ils nous voyaient comme une version améliorée d’eux-mêmes et mettaient toutes les espérances dans notre future civilisation.

— Dans l’article, je le suggère. Nos ancêtres, loin d’être les mythes dématérialisés que nous avons tendance à imaginer, étaient d’abord des hommes, au sein d’une civilisation, déterminés par leur histoire et leur cheminement technologique. Ils vivaient une crise politique sans précédent, comme le sous-entend la citation : il faut donc raisonner en s’imaginant une civilisation au bord du gouffre, revenant au fondamentalisme, à travers un ultime projet fédérateur : celui d’envoyer ses descendants dans les étoiles en quête de mieux. Les mentions eugénistes le prouvent : ils ont dû sélectionner des lignées, faire des choix dans le biome de leur planète, trouver les composantes génétiques les plus adaptables. Peut-être même avons-nous une formule génétique légèrement différente d’eux. C’est plausible, puisque nous survivons aux rayonnements cosmiques.

— Dans votre idée, l’eldorado ne serait pas à venir.

— Ce n’est pas tout à fait ce que je dis : peut-être que les anciens cherchaient juste à nous accorder un délai, ou peut-être n’y avait-il pas de planète plus accueillante à proximité, tout simplement. À la limite, tout cela importe peu, car si l’objectif est d’être le parachèvement de leur civilisation, leur rêve, la quête se suffit à elle-même. Peut-être les anciens s’imaginaient-ils que notre voyage nous laisserait le temps de constituer une société viable. Une meilleure civilisation, selon leur référentiel.

Les murmures se font à ce moment plus doux, presque approbateurs. Un vieillard hoche la tête sans parvenir à s’arrêter. Bernard, lui, est lancé.

— L’idée de trouver une planète habitable avant le terme du Cap n’est pas un frein puisque selon leur point de vue ils l’auraient jugé non compatibles. Je fais la différence entre habitable et compatible. Promixa serait incompatible parce qu’elle aurait été trop proche en terme temporel, ou tout simplement en raison de paramètres empiriques qui nous dépassent et qui n’auraient pas permis une civilisation optimale selon les anciens.

Les pommettes retombent et de fines rides se creusent, preuve que les politiciens se laissent aller à leur fatigue. Bernard prend une petite pause pour juger l’assemblée. Le plus jeune, qui avait mené l’entretien, reprend la main.

— C’est très intéressant M. Des Esseintes. Je ne vous cache pas que nous sommes agréablement surpris. Vous êtes l’homme qu’il nous faut. Vous avez une connaissance intime des textes et de la philosophie probable de nos guides. Cela fait deux jours que nous sommes arrivé à une impasse.

— Je suis désolé, je ne pourrais pas vous donner de preuve textuelle concernant cette planète. Vraiment, je ne connais aucun texte qui fasse référence à une planète habitable en cours de route, ni celle d’un Cap plus tangible. D’ailleurs aucun chercheur n’aura plus de certitudes que moi à ce sujet. Un homme de foi, certainement.

— Pour être tout à fait honnête, Monsieur, notre problème n’est pas celui-là. Nous connaissons l’état des recherches actuelles.

— Votre hypothèse nous permet de justifier notre choix, dit un autre. Vous n’avez pas notre expérience, ni notre vision de la flotte. Pour nous, l’essentiel est et sera toujours de conserver la cohésion de l’ensemble. Garder Le Cap, d’une section à l’autre.

— Pourtant presque la moitié des citoyens voudrait s’installer.

— Réfléchissez-y : ils ne sont pas prêts. Notre génération ne s’attendait pas à entamer la colonisation. Nous sommes inexpérimentés, perdus. Nous courrons au massacre.

La porte s’ouvre et un charriot à roulettes pénètre dans la pièce. Le vigile, derrière Bernard, esquisse un rapide mouvement, preuve qu’il reste alerte.

— Je comprends votre point de vue, mais je comprends aussi celui des gens, dit Bernard.

— Beaucoup ne voudront pas quitter ce qu’ils ont.

Le serveur enlève le drap du chariot et révèle plusieurs cafetières en argent dont la bonne odeur embaume la pièce. En-dessous, un assortiment de viennoiseries, un plat d’œufs, des toasts encore tièdes et des corbeilles de fruits rivalisent d’astuce pour garder l’équilibre. L’estomac de Bernard entame une torsion éclair. Son pancréas rejette un filet de bile, la salive imprègne ses parois buccales : la marche lui a ouvert l’appétit.

— Et vous, Des Esseintes, de quel côté penchez-vous ?

— Mon cœur est pour la colonisation, ma raison me suggère de rester le cul campé sur mon siège. Le jeune homme qui a écrit cet article est un pur idéaliste, il serait pour la colonisation. Je pense néanmoins que les jeunes ont raison, même si je suis mort de trouille de l’admettre.

L’un des hommes frappe sa paume contre la table.

— Je vais vous expliquer pourquoi c’est une mauvaise idée. Vous allez mourir, comme les milieux d’autres, jeunes écervelés ou non ! Au mieux vous finirez comme un pauvre agriculteur. Finis les papiers de linguistique, les douches tièdes et la petite étudiante au fond du lit !

Tout le monde sursaute face à la véhémence du Ministre Heim. Le serveur suspend son mouvement au-dessus de la grande brioche tressée. Ses doigts nappés de blanc ont lâché le manche du couteau. De sa main, il relève le poignet droit, sort son arme, aligne la crosse dans l’axe. Il n’a, pour ainsi dire, pas besoin de viser.

Le coup est parti. Double. Le serveur s’effondre, un trou au fond de la gorge. Un politicien se tient le visage, il est couvert de sang. Ses hurlements de goret masquent le gargouillis de la trachée ouverte du serveur. Le vigile crie, le secoue. Dans la panique, Bernard a reçu un coup de coude derrière la tête, ses tympans raisonnent douloureusement. Déjà, le vigile a repoussé du pied le cadavre du terroriste au sol, il s’élance vers le politicien blessé. La porte est fracassée. Des militaires entrent, armes au poing. Bernard est soulevé de sa chaise, on le jette dehors, la tête encore assourdie par la cacophonie.

One thought on “RP – 1”

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *