Si tous connaissent La Nacelle, bien peu peuvent se targuer d’y avoir mis les pieds, ce qui explique pourquoi ce lieu d’exception est source de tant de légendes et de fantasmes. Ses architectes demeurent inconnus mais l’idéologie qui préside à sa conception transparaît aisément : elle a été pensée et conçue comme une forteresse inaccessible depuis l’extérieur, capable d’autosuffisance. Puisque sa mission ne souffre en effet d’aucune discontinuité, La Nacelle dispose d’un système indépendant d’eau, d’électricité, de chauffage et de propulsion ; elle pourrait même se détacher de l’ensemble, si le vaisseau venait à subir des dommages irréparables.

Son objectif est simple : garder le vaisseau sur le Cap préenregistré. Secondairement, La Nacelle contrôle et régule à distance les processus qui gouvernement le fonctionnement du vaisseau. L’Etat-major, qui occupe l’intégralité de la section alpha, avec les principales infrastructures gouvernementales, constitue une zone tampon entre La Nacelle et les sections civiles. L’envahir nécessiterait de parvenir à forcer l’immense et unique porte blindée depuis les ponts d’envols. D’ailleurs, tous les grands axes de la section alpha sont criblés de portes blindées afin d’éviter les intrusions.

La Nacelle s’étend sur un kilomètre carré, dont la moitié est constituée d’un vaste espace de travail ouvert sur une série de hangars en enfilades. Chacun d’entre eux est délimité par des demi murs de presque cinq mètres de hauts. Aucune porte, aucun couloir, aucune fenêtre n’entrave la libre-circulation, remplacées par des arches de plusieurs mètres de circonférences. Sur l’axe vertical, les murs s’incurvent jusqu’au plafond pour former un dôme à la manière d’une cathédrale. Contre la paroi est suspendue une corniche de métal, sur deux étages, qui facilite l’accès aux hangars sans passer par le sol. Les seconds et troisièmes étages fourmillent de petites portes au niveau de la paroi. Ces derniers mènent vers les lieux de vie.

Bien qu’intégrés à l’Etat-major, les habitants de La Nacelle forment un corps à part dans l’armée, doté de ses grades et fonctions. Car les pilotes, comme ils s’appellent eux-mêmes, occupent divers métiers d’importance capitale. Il y a les stratèges, chargés d’entretenir les armes, de piloter les engins de combat et de commander aux troupes aériennes en cas de guerre, les planificateurs qui veillent au suivi des indicateurs et font fonctionner les circuits internes au vaisseau, les calculateurs, qui traduisent mathématiquement la trajectoire du vaisseau et la projettent dans le temps et l’espace, les veilleurs, qui mesurent les rythmes de l’ordinateurs, déduisent les problèmes internes au vaisseau et préviennent les régulateurs, et les guetteurs, enfin, qui observent et analysent les objets stellaires aux alentours. L’officier général responsable de La Nacelle est l’Amiral, considéré comme l’égal du Général.

Les pilotes se moquent des considérations qui obnubilent les métaphysiciens : pourquoi les anciens ont construit un tel vaisseau, si un nouveau monde les attend au bout, ce qu’ils trouveront une fois arrivés. D’une part, ils n’ont pas le loisir de s’y attarder : garder le Cap est un souci de chaque instant, les mêmes tâches se répètent, immuables et pourtant isolément et uniquement capitales. De plus, ce qui se passe à l’extérieur de La Nacelle ne les intéresse pas, car ils ne sont pas soumis aux mêmes règles. Après des centaines de générations de pilotes, Le Cap leur apparaît comme un monument de sagesse, un artefact d’origine humaine, qui mérite le soin qu’ils lui portent. En somme, un mécanisme parfait qui transcende l’existence individuelle et donne sens à l’existence collective. Le Cap unifie les destinées, fédère les âmes, dirige les forces mécaniques et biologiques dans une direction commune. Quelque part, à la convergence de toutes ces forces se trouve forcément une planète habitable.

Les pilotes sont sélectionnés vers douze ans parmi les écoliers talentueux ; si les tests se basent sur des critères physiques, intellectuels et mentaux, une partie fondamentale repose sur la personnalité. Les jeunes doivent parvenir à intégrer l’identité de la caste, à se fondre parmi leurs pairs. La Nacelle demande l’unité, les décisions courantes se prenant collégialement. Après plusieurs années de formation sur le terrain, coupés de leur section d’origine, les apprentis pilotes sont jaugés selon leur capacité d’adaptation, leur esprit collectif et la qualité de leur travail. Un résultat unanime est nécessaire ; un résultat mitigé signe la fin de l’apprentissage. L’apprenti retourne alors dans sa section d’origine. Loin d’être une sanction, ce revirement permet généralement au jeune d’accéder à une belle carrière dans le civil, dans un environnement qui correspond à sa personnalité. Les autres restent, se spécialisent et vivent dans La Nacelle : ils deviennent stratèges, planificateurs, veilleurs ou guetteurs. En accord avec le lieu, les pilotes sortent peu de la section alpha. Ils travaillent, dorment, mangent et se marient entre eux.

Personne ne bronche lorsque l’Amiral Satie Ebwélé demande à recevoir le Contre-Amiral dans sa station d’observation préférée, au troisième étage de la passerelle du hangar central. On lui a aménagé un bureau à même la corniche, où l’Amiral, en se penchant, surveille le ressac des veilleurs qui gravitent autour de l’Ordinateur du Cap comme autant de fourmis autour de leur reine. Les pilotes conservent néanmoins une distance respectueuse, pour ne pas contrarier le mouvement naturel de la respiration de l’Ordinateur, ni se faire brûler par les jets de vapeur. En effet, il serait impossible de chauffer la colossale hauteur sous plafond. Indirectement, l’Ordinateur s’acquitte de cette tâche, soit en rejetant directement, au-dessus de lui, son excédent de chaleur, soit par le sol et les parois, à travers son réseau de racines. Il s’évase à la base en une structure tubulaire dont les racines sont constituées de centaines de fils électriques torsadés, comme une stèle ou un arbre. Sa partie visible ne représente qu’un fragment de son entité.

Chaque minute, il aspire par le sol un volume d’air, que les turbines agitent pour le répandre dans l’édifice. Une fois chaud et devenu inutile, l’Ordinateur s’en débarrasse en l’excrétant par les pores de sa peau monolithique. Les veilleurs s’occupent de mesurer ses rythmes circulatoires, qu’ils interprètent comme autant de signes de peines, de difficultés ou de souffrances du processeur. De générations en génération, les infimes modifications de rythme le long de la surface donne des signes avant-coureurs des difficultés sur le réseau. Ils forment des balises qui ponctuent le travail de L’Ordinateur, lui qui calcule la trajectoire, corrige le Cap en temps réel, relaie les informations des différents circuits, transmet les ordres qu’on lui donne en direction des différentes sections du vaisseau, entre autres. Aux hommes de les interpréter pour maîtriser l’aléa. Il faut être un peu voyant pour devenir veilleur.

Avec l’âge, l’Amiral Ebwélé a de plus en plus de mal à supporter le froid glacial de La Nacelle, ce qui justifie son nouveau bureau perché au-dessus du puits de chaleur. Le Contre-Amiral Gracq la rejoint prestement. Il s’agit d’un officier de cinquante-cinq ans, aux traits secs mais doux. Quelques bushes de cheveux blonds, rares et filasses, résistent au-dessus des oreilles. Le képi assombrit son regard clair, force ses traits et masque sa calvitie. Cela ne les rajeunit pas. Il la salue, comme le veut l’usage. Les pilotes savent qu’il est interdit d’emprunter cette passerelle durant le laps de temps que durera l’entretien.

— Mon Amiral.

— Bonjour Gracq. Que penses-tu des nouvelles ?

Quand l’Amiral fait face à un choix difficile, elle préfère entendre d’abord l’avis de ses subordonnés avant de partager le sien, pour ne pas les influencer. Gracq n’est pas déstabilisé.

— Rien qui nous concerne. Ils ne sont que deux-cent devant les portes de la section. C’est moins qu’hier. Ils vont se lasser.

— Tu ne crains pas un effet d’entraînement ?

— Je pense que cela va vite retomber, comme en ’75. Quand ils comprendront pourquoi leur idée ne tient pas debout, ils se calmeront. Quand bien même ils seraient mille, nous pouvons rendre la section hermétique. À moins qu’ils aient envie de briser la coque (ce serait consternant de stupidité), ils ne passeront pas.

L’Amiral ouvre un dossier, pour la forme. Elle se souvient de la dernière crise idéologique, alors qu’elle était Capitaine. Le changement de Cap (plutôt la légère déviation de la trajectoire de l’Ordinateur) avait entraîné de forts mouvements de populations. Les marginalisés et les jeunes d’alors avaient profité de l’aubaine pour mêler leurs revendications politiques aux troubles et envenimer les manifestations. Le trou noir avait été évité, l’Ordinateur avait repris la main, le vaisseau s’était réaligné sur le Cap. La vie a continué : au final, rien d’extraordinaire. Les gens se sont définitivement calmés, après qu’un ou deux fauteurs de troubles ont été emprisonnés. L’Etat-major se demande actuellement s’il serait nécessaire de réitérer l’exploit.

Au cours de sa carrière, un Amiral pouvait espérer vivre une ou deux crises mineures. L’Amiral Ebwélé avait déjà l’expérience des crises mineures. La source de sa préoccupation, c’était davantage les crises majeures, qui échouaient, fatalement, à intervalles irréguliers. Et ses cinq prédécesseurs avaient coulé des jours paisibles ; autant dire que la statistique ne lui était pas favorable.

— La situation est, semble-t-il, sans précédent.

Gracq lui sourit malicieusement.

— Aucun précédent rapporté dans le carnet de bord en tout cas.

— Croiser le passage d’une planète colonisable à quelques degrés du Cap relève de circonstances forcément exceptionnelles. Le fait que le public soit au courant nous pénalise.

Cependant Ebwélé a apprécié l’implicite. Si elle avait été un Amiral du passé, confronté à un problème similaire, elle aurait absolument tenu à ce qu’aucune ligne ne figure dans le carnet de bord. Une fois la mémoire collective effacée, à des générations de distance, personne n’aurait pu contester la trajectoire établie et menacer la mission.

Pour les pilotes, Proxima n’était en rien un sujet nouveau : c’était une donnée avec laquelle ils avaient appris à composer les dernières années. Les guetteurs avaient aperçu sa silhouette voilà quinze ans. Le temps d’envoyer une sonde et de recevoir leurs premières photos, ils s’étaient rapprochés assez pour l’analyser par spectroscopie : Proxima était bel et bien une planète, possédant une atmosphère, sur laquelle se trouvait également de l’eau et de l’oxygène. Dès que les calculs leur apprirent que la trajectoire du Cap ne l’effleurait pas, elle était devenue aussi intéressante que les astéroïdes sur lesquels ils récupèrent de la glace et du minerai. Une ressource étonnante par sa forme, mais une simple ressource. Les gens n’auraient jamais dû l’apprendre.

Sous une Amirauté exclusive, aucune rumeur n’aurait filtré. Mais les temps changeaient ; les pilotes n’étaient plus les seuls aux commandes du vaisseau, ils dépendaient de l’armée, trop ancrée au reste de la flotte (c’était sa faiblesse). Et cette constatation douloureuse, Gracq la ressentait également.

— Plus que les manifestants, ce qui me préoccupe, ce sont nos pires alliés. Ils ne sont pas fiables. Je n’ai pas la sournoiserie de leur attribuer l’affaire Esterhazy, même s’ils aimeraient assimiler La Nacelle : cela est trop frusque, trop grossier, pour venir du Général.

Malgré tout le mal qu’elle en pensait, Satie ignore la perche.

— Je suis d’accord. Nos pensées convergent : trop de facteurs sont hors de notre contrôle.

— Que proposez-vous ?

— Nous ne devons plus dépendre de l’Etat-major et garder nos distances. Tout rapatrier en interne, sur La Nacelle, et enjoindre les pilotes à fréquenter le moins possible l’armée.

— Vous vous préparez à un isolement total ?

— Si ça s’avère nécessaire.

La politique éprouvée de la chambre à part.

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