Aujourd’hui, nouvel extrait, pour fêter le passage de mon premier jet au statut de roman.

Un paradoxe somme toute commun : pour repousser l’heure de son départ et éviter d’arriver en avance, Mia tourne en rond dans l’appartement, s’occupant de bricoles, jusqu’à accumuler un retard manifeste. Elle se maudit d’avoir gaspillé ce temps à mauvais escient quand elle se met à courir dans les couloirs ; elle regarde nerveusement sa montre toutes les minutes. Maintenant, elle craint de rater son interlocutrice. Elle a déjà du retard lorsqu’elle parvient en Θ.

Dur d’imaginer, d’en bas, un troquet sur la passerelle du troisième étage. Mia avale les marches jusqu’à en avoir le souffle coupé. Une fois parvenu en haut, elle se repose sous le panneau d’entrée. Plusieurs portes dans l’allée ont été barricadées avec des matériaux de fortune. La journée est bien entamée, pourtant Mia n’a croisé personne. Elle n’entend aucun murmure, aucune parole, aucun éclat d’enfant, comme si tous les habitants du périmètre s’étaient terrés chez eux pour y mourir. La majorité des commerces ont fermés car leurs propriétaires craignent le vandalisme et le vol. Les plus aisés ont investi dans une solide grille. Mais la vitre teintée du bar renvoie un vague halo lumineux. Celui-ci est ouvert ; il est temps d’honorer le rendez-vous. Elle se rend compte trop tard que sa veste n’a rien de turquoise.

L’air et la lumière qui s’engouffrent depuis l’extérieur mettent en branle les strates de poussières fossilisées sur les meubles. Derrière le bar, un homme la toise. Il pince sa moustache entre deux doigts et étire, au passage, l’extrémité de sa lèvre en une grimace menaçante. Mia ne distingue personne aux tables vides alentours. Doit-elle aller le trouver, ou a-t-elle finalement manqué son rendez-vous ?

— Je suis ici, fait une voix féminine.

Mia se retourne. La femme s’est assise sur une banquette dans son angle mort. Depuis son trône en cuir ridé, elle a eu l’occasion de la détailler. Elle a déjà commandé, comme en témoigne l’americano fumant qu’elle tourne et retourne entre ses mains, sur la table. Mia se dépêche de poser son sac sur une chaise et de venir s’asseoir à côté d’elle, sur la banquette. Quitter le barman des yeux la soulage immédiatement.

— Bonjour, dit Mia, vraiment mal à l’aise.

— Bonjour.

Mia est saisie par le froid du lieu ; elle comprend désormais pourquoi l’inconnue s’est drapée dans son pachemina et a pris soin de commander du chaud. Elle a la peau et les cheveux très sombres. Ce tableau renforce le blanc de ses dents et de ses yeux. Etrangement, elle inspire à Mia un air de déjà-vu.

— C’est lui qui vous a donné mon numéro, pas vrai ? Louis ?

En prononçant son nom, son souffle tarit. Mia comprend alors pourquoi elle reconnaît la femme. Elle était sur la photo, celle du groupe d’élevage porcin.

— Oui, vous êtes une collègue.

Les pupilles noires de la femme s’ourlent d’une ombre songeuse. Ses sourcils s’arquent, révélant l’aigu des orbites qui, malgré l’ovale du visage, en découpent les traits.

— C’est ce qu’il a dit ?

— Oh non, pas du tout, tente de se sauver Mia, il m’a juste montré une photo, vous étiez avec les cochons.

Ses trapèzes s’abaissent, elle rallonge son expiration, manifestement soulagée.

— Vous êtes qui, exactement ?

— Mia Lissowski.

— Moi c’est Jyati.

Sa voix s’est réchauffée d’un ton. Mia, toujours mal à l’aise, craint la densité des questions qui l’oppressent, comme si leur épaisseur même entravait sa voix. Elle ne sait pas comment dire les choses, quels mots retenir, quels tabous étouffer, quelles réalités atténuer. Son interlocutrice ne la regarde plus, elle prend deux gorgées de café. Puis, de nulle part, une affirmation :

— Tu es la copine de Des Esseintes.

— Je suppose que je ne peux pas le nier, même si c’est un peu réducteur.

— J’entends bien, mais dans une période comme la nôtre, on s’attache au concret de l’existence. Il y a les gens qui savent faire quelque chose, et ceux qui connaissent quelqu’un.

— Je dois prendre ça personnellement ? Rares doivent être ceux qui cumulent les deux qualités.

Le barman ramène un second café qu’il pose devant Mia.

— Vous pouvez nous être utile à travers Bernard. J’espère pour vous que votre engagement est sérieux. Nous ne rions pas.

La tasse transmet une douleur cuisante dans les paumes de Mia et raisonne comme un avertissement. Mia hésite à avaler un peu de café. L’ombre des mains calleuses du barman, puissantes à étouffer une femme, planent au-dessus de sa tasse. Cet homme n’est sans doute pas barman. Ou dans une autre vie. Il sourit faiblement avant de repartir, comme une ombre.

— Je ne sais pas ce que vous attendez de moi, dit Mia, encore moins à l’aise.

— N’importe quoi. Le moindre renseignement sur les travaux actuels de Bernard peut nous être utile.

— Je n’ai accès à rien. Bernard ne ramenait pas le travail à la maison avant. Il restait dans son bureau, à l’université. Je doute qu’on lui laisse rapporter aujourd’hui ses dossiers à la maison. Ils ont confisqué son terminal et son portable personnel afin qu’il ne puisse communiquer avec personne. D’ailleurs, son appartement est surveillé, mais j’imagine que vous le savez déjà.

— Et tu y as accès ?

— À l’appartement ?

— Non, à son bureau, à l’université.

— Ah. Oui.

— Alors c’est réglé.

Mia sonde son café d’un air penaud. Jyati tente de se faire encourageante.

— Tu es bien jeune, mais je ne ferai pas l’affront de t’apprendre à exploiter les vulnérabilités du sexe faible. Tu le connais comme personne. Va fouiller son bureau.

Mia fait non de la tête.

— Je ne veux pas vous contrarier, ou vous donner l’impression que je rechigne, mais c’est inutile. Bernard est de nature discrète, il ne laisse rien traîner. Je ne connais pas son mot de passe. En plus, il n’a pas été à l’Université depuis l’Annonce. Pas que je sache.

Jyati se masse davantage dans son fauteuil. La distance entre elles deux s’accroit, Jyati pianote d’un air distrait sur la table. Son corps tendu semble impatienté, prêt à se redresser sur ses jambes et à passer le pas de la porte à tout moment.

— Qu’est-ce que tu en sais ? Tu as des preuves de ce que tu affirmes ?

— Je me base sur ses dires.

Mia avait repoussé jusqu’à présent la possibilité que l’engagement de Bernard auprès du gouvernement préexiste à cette fameuse nuit. Elle le sait capable de garder le secret, mais elle a du mal à imaginer qu’il ait pu lui mentir, même par omission. Envisager une telle préméditation éveille une partie de la colère de la veille. Jyati triomphe : l’idée fait mouche, elle se fiche, plus cuisante encore, au premier plan de sa conscience.

— Nous devons vérifier les actes, reprend Jyati. Comment accéder à son bureau ?

— Bernard a la clef.

— Tu peux nous faire rentrer ?

— Oui. Et s’il n’y a rien ?

— Pas grave, cela nous permettra de jauger ton implication.

Mia hoche la tête avec lenteur. Elle vient de s’engager à tromper Bernard, acte encore inconcevable une semaine auparavant.

— Quand ?

Le silence.

— Aujourd’hui.

— Et pour l’ordinateur ? Comment faire si je ne connais pas le mot de passe ?

— Je connais quelqu’un qui s’en occupera. Tu n’as à t’inquiéter de rien. Trouve juste la clef.

Jyati lui fait signe de se lever. L’entretien est somme toute terminé. Mia sent ses épaules se détendre.

— Encore une fois, il faudra nous envoyer tous les documents officiels que tu pourras trouver, insiste Jyati en fermant son manteau. Même si ce n’est rien, ou des choses qui te paraissent anecdotiques. Comme le prochain spot de communication.

— Je ne peux rien vous promettre. L’appartement est sous surveillance, je vous l’ai dit, et Bernard est trop intelligent pour ramener quoi que ce soit.

— Il doit bien pouvoir te donner des indications, même verbales. Tu ne te montres pas assez persuasive.

Les traits de Jyati se plissent de plus en plus. Mia cumule les rebuffades apparentes, elle se sent obligée de se justifier.

— Je vous dis que je suis motivée, et que je veux prendre part à l’une de vos actions. Simplement, je ne peux pas vous promettre monts-et-merveilles.

— Restons déjà sur l’ordinateur de l’université. Envoie-moi un message quand tu y seras, je ferai la liaison.

La femme sort un billet de son portefeuille. Mia, oubliant toute politesse, part pour éviter le barman. Une moustache moqueuse suit sa fuite jusqu’à la porte.

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