Cette première année de travail est une intersaison entre ma vie d’étudiante, de jeune adulte, et ma vie d’adulte. Changement de paysages, de fréquentations, d’objectifs.

La fin de l’été a signé le glas d’une partie de ma vie. J’ai mis de côté les lettres, qui m’ont énormément apportées au niveau humain. J’ai pris beaucoup de plaisir à ma vie d’étudiante parisienne, même si j’aurais aimé, avec du recul, en profiter bien plus. Je me sentais davantage restreinte à l’époque alors que j’ai pourtant moins de temps disponible désormais. La cause est liée à mon ventre, je ne possédais pas encore de traitements efficaces et je n’avais pas compris certains mécanismes du problème. Le plongeon dans un autre rythme de vie, dans un secteur d’activité connecté avec l’actualité, la mort récente d’un proche qui fragmente de manière définitive ma cellule familiale d’origine m’ont pas mal fait réfléchir. Je me suis sentie basculer. Il y a eu un moment spécifique où j’ai constaté que j’avais changé.

Je suis allée à un munch qui rassemblait de jeunes gens de moins de trente-cinq ans dans un bar, au sous-sol d’un établissement, dans une cave voûtée. La plupart des gens étaient plus âgés que moi de quelques années, ils avaient environ vingt-sept à trente ans. Une majorité de jeunes hommes, évidemment, quelques femmes transsexuelles aussi. J’y ai retrouvé un ami puis bavardé quelques heures aux différentes tables. Bien vite, j’ai été gênée par les discussions, l’ambiance du lieu. Les gens parlaient de leurs prochaines soirées BDSM, de leurs accessoires, de leur vie au jour le jour. Je n’arrivais pas à m’identifier à eux, à leurs préoccupations, je n’arrivais pas à m’imaginer à leur place à vingt-sept, trente ans. Cinq ans seulement nous séparaient, pourtant, mais je ne me sentais pas à ma place. J’ai croisé des gens, la petite trentaine, qui riaient et me parlaient de leurs soirées. La manière de se comporter, de parler était spécifique. Je n’aime pas cette ambiance-là, qui tourne à la posture. J’avais l’impression de régresser, de ne pas partager beaucoup de valeurs à part cette passion pour le BDSM et cette envie de ne pas se cacher, de pouvoir parler de tout, de ne pas être exclu pour un choix de vie différent. Je me sens souvent plus en accord avec des pratiquants BDSM plus âgés, un peu plus « old school » car avec une vision sérieuse des relations BDSM (pas un jeu en soirées, moins de switches, plus de hiérarchie et d’implication au quotidien) mais je ne m’imagine pas aller prendre des cafés et me faire des bouffes avec des gens de la cinquantaine. Je me suis toujours sentie à la confluence de deux générations, jamais vraiment bien à ma place et pas mieux ailleurs, le cul entre deux chaises. C’est d’ailleurs un peu ce que je reproche à l’un de mes partenaire actuel, qui vit selon moi de manière un peu adolescente au niveau du mode de vie. Je sais que nous ne serions pas compatibles au quotidien, et de toute manière prendre un appartement à lui n’est pas à l’ordre du jour. Je m’amuse beaucoup avec lui, je passe d’agréables moments. Mais cela ne fait pas tout. J’ai un goût d’inachevé dans la bouche. Il manque quelque chose de profond, un excédent de densité qui fait que deux âmes communiquent, se comprennent, se répondent. Quelqu’un à chérir, un alter ego à qui tout confier. 

Depuis ce retournement (la mort d’un membre de la famille, le nouveau travail plus proche de la réalité économique, le début de mon indépendance), je suis à nouveau obsédée par la sécurité (cette vieille névrose me suit depuis un moment, elle ne m’a jamais vraiment quittée). Aujourd’hui je pense avoir trouvé un partenaire de vie idéal, qui partage ma conception des relations, de la famille et cette volonté de s’engager. Je ne pense pas être spécialement immature, ou avoir été le portrait type de l’étudiante fêtarde. Vers vingt ans je m’étais établi avec quelqu’un qui m’oppressais par ses convictions familiales trop vieille France pour moi, aussi, en rompant, j’avais décidé de sortir davantage, rencontrer plus de monde et vivre ma vie sentimentale et sexuelle sans frein. J’ai fait quelques soirées BDSM (pas plus de quatre) sur trois ans. J’ai été aux munches, aux cafés poly, à des expos. J’ai vu beaucoup de gens, j’ai perdu beaucoup de temps à essayer de me confronter à l’étranger, à d’autres modes de vie. J’ai réussi à me faire de nouveaux amis qui sont proches, avec lesquels je discute très régulièrement. Mais il me manque un point d’ancrage plus certain dans ma vie, car je ne porte aucun crédit à l’amitié. Toutes les relations sont éphémères selon moi, sauf de très rares relations familiales. Je vois mes parents, soudés depuis bientôt plus de vingt-cinq ans. Ils sont partis pour finir leurs jours ensemble, a priori, situation de plus en plus rare. Et ils peuvent compter sur eux, et uniquement sur eux, ils me le répètent. Même la famille n’est pas immuable, j’ai cette chance de savoir qu’un roc, quelque part, est possible. Et je sais que tant que mes parents auront leur tête, je pourrais compter sur eux, car nous sommes une famille très soudée où tout est transparent (testament, comptes, entreprises, SCI, etc.). A priori pas de mauvaises surprises, d’autant que mes propres parents ont dû supporter des problèmes d’héritages et de successions mal goupillées. Mon compagnon, quant à lui, à une vision plus morose de la famille. D’où l’envie de créer la sienne, pas forcément par la génération. J’imagine davantage le couple comme un partenariat de raison, où l’amour, tempéré, logique, découlant d’une compatibilité profonde, s’exprime sous forme de tendresse, de projets engageants au long court plus que de passion. Franchement, faire un voyage autour du monde, aller dans des bars, s’embrasser sur le grand Canyon m’intéresse assez peu. Je préfère le banal plaisir de retrouver quelqu’un chez moi le soir. 

Je souhaite partager un quotidien sans perdre ma liberté. Il est déjà si difficile de concilier les caractères, les modes de vie, les passions et les projets d’avenir. Je préfère me recentrer sur ma carrière. L’idée de gagner de l’argent, d’investir, de prévoir rapidement l’avenir avec au moins une personne (mais pas fermée à ce qu’une autre rejoigne le bateau) est mon principal centre de réflexion. J’ai trouvé les discussions creuses. J’étais franchement mal à l’aise au munch en imaginant mon compagnon du moment en ma compagnie. La différence de mentalité, d’expérience de vie, de recul et d’aspiration est saisissante. J’étais au milieu de jeunes adultes. Mon compagnon est un homme, et c’est bien trop rare parmi les gens que je rencontre ou fréquente (est-ce lié à la vie parisienne, au rallongement des études, à la difficulté à financer son propre appartement ? Je n’en sais rien). Il a d’abord des devoirs, des obligations, il encaisse pour les remplir au mieux et il sait que le reste, le fun, ne devrait être qu’anecdotique. Il a conscience que le sacrifice est nécessaire pour amasser. Il voit la vie comme moi : remplie de médiocres, de rats, de cafards. Nous devons être plus vils que les autres et nous regrouper pour espérer survivre. Les laisser faire la cigale tandis que nous faisons la fourmi. Ronger quelques années de jeunesse pour, au plus tôt, bien avant le crépuscule de notre vie, jouir des fruits de nos efforts. Et on arrive plus vite à Rome par les chemins de traverse.

Je sais que je ne remporte pas tous les suffrages en écrivant ce que je pense. C’est ma manière d’appréhender la vie, par le prisme de mes angoisses personnelles et de mon histoire familiale (sentiment d’insécurité financière paradoxale en ayant vécu une vie de classe moyenne dénuée du moindre souci pécuniaire, insécurité émotionnelle, besoin de stabilité, agression généralisée de l’environnement) qui font que j’ai évolué, grandi et que je pense comme je pense aujourd’hui. L’essentiel est que j’aie trouvé quelqu’un qui est sur la même longueur d’onde. Plus âgé que moi, – presque dix ans –, il a les mêmes projets de construction. Cela fait peu de temps mais nous nous projetons. Même en déplacement, contrairement à d’autres relations, je le sens présent au quotidien. Agathe me négligeait : loin des yeux, loin du cœur. Sa vie, la mienne. Son sens des priorités n’était pas compatible avec le mien, où j’exige la première place, au même rang que la famille de sang et le travail. Avec Yann, il y a interpénétration, il reste mon interlocuteur privilégié ; je l’entends dans ma tête, lorsque je vois des choses amusantes au boulot. J’entends son petit rire narquois, ses expressions emblématiques (« tu saisis le concept ») et je n’hésite pas à lui faire des compte-rendus détaillés le soir, au téléphone. Il m’accompagne, il ne me quitte jamais vraiment. Je reste sereine, je me sens soutenue. Je vois davantage un but, je ne cumule pas juste pour moi, mais pour une situation commune. Bientôt, je l’espère, je me créerai mon propre noyau familial.

Je n’ai pas voulu en parler avant, depuis Août. Déjà ça ne fait pas tellement longtemps, puis surtout j’ai été tellement déçue par des gens qui, je le pensais, allaient rester dans ma vie pour baisser les bras de la plus rapide des manières. Je n’aime pas présenter quelqu’un, même à mes lecteurs, et donner ensuite l’impression que je passe directement à autre chose, car ce n’est pas mon souhait ni ma manière de fonctionner. Mais les aléas de la vie, la difficulté à rencontrer des gens stables et décidés, la jeunesse, les valeurs, le désir de vivre, coûte que coûte, ces fantasmes, ne m’aident pas. Et puis comme disait mon grand-père : « avant d’acheter une paire de chaussures, on l’essaye ! ». La loi de la statistique va forcément me conduire à trouver mon partenaire principal, un jour. Vu le nombre de tollé, les chances que cette relation soit différente n’est peut-être pas si déconnant, non ?

2 thoughts on “Un chardon au milieu des rosiers”

  1. Je suis heureux de lire que votre vie prend une belle tournure. Je sens de la maturité, du recul. Une envie de construire plus en profondeur. Et cela se fait avec le temps, forcément.

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