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Le paradoxe de la dominatrice : femme émancipée ou soumise ?

Le paradoxe de la dominatrice : femme émancipée ou soumise ?

La dominatrice est-elle une figure de femme libérée ou au contraire soumise à l'homme ? La Tribune du Repaire des Amazones, sexualité BDSM

La domination féminine (femdom) est un courant sexuel basé sur les pratiques BDSM dans lequel la femme prend l’ascendant sur son partenaire. Ce faisant, la femme a un rôle actif dans la sexualité du couple (hétéro). On imagine donc que la domination féminine participe à l’émancipation des femmes, car, après tout, les Domina, ou Maîtresses, selon les terminologies préférées, mènent leur sexualité comme elles l’entendent et s’adonnent à des pratiques sexuelles autrefois réprouvées. Pourtant, la domination féminine telle qu’elle est généralement représentée fait de la Maîtresse une figure ambivalente qui n’a pas grand-chose de féministe : pensée par les hommes pour les hommes, la Domina de l’iconographie BDSM reproduit le patriarcat et le perpétue. C’est ce paradoxe que nous allons tenter d’expliciter dans cette tribune toute personnelle.

La dominatrice est une version fétichiste de la femme fatale

Si on demandait à un groupe de personnes, hommes comme femmes, de peindre sur le champ une dominatrice, il y a fort à parier que les dessins qu’ils rendraient se ressembleraient trait pour trait. D’où tireraient-ils leur inspiration ? De la télé, des médias, des réseaux sociaux, des vidéos pornos, des livres et des BD, assurément.

Les artistes en herbe représenteraient une femme hautaine habillée de cuir ou de latex, debout droite dans ses bottes, mais surtout arborant, à la ceinture, un fouet, une cravache ou un martinet. Quant au décor, s’il y en a un, il s’agirait d’un donjon lugubre où gémirait un esclave enchaîné. Une sorte de remake médiéval du stéréotype de la femme fatale.

En effet, de la femme fatale, la dominatrice a tous les traits. Elle est belle, jeune, possède des formes avenantes mises en valeur à travers des tenues hautement suggestives. Lingerie, corset, bas coutures dignes d’une véritable pinup rivalisent avec les vêtements et matières les plus prisés des fétichistes comme les combinaisons en latex, les harnais ou les longs manteaux en cuir.

Finalement, dans l’imaginaire collectif, la femme dominante est une incarnation de la féminité, laquelle correspond aux idéaux des XIXe et XXe siècles. Il n’y a eu que peu d’évolution. Au contraire, plus la femme dominante est féminine, plus elle ressemble à ce qu’on attend d’elle. Une véritable Maîtresse femme ! La redondance de cette expression n’a d’ailleurs rien d’anodin.

Du fétichisme à la fétichisation de la femme dominatrice, il n’y a qu’un pas !

La féminité exacerbée de la Domina s’exprime à travers son extrême beauté… assortie d’une extrême cruauté. Comme toutes les séductrices mythiques, la Maîtresse est une figure ambivalente, duelle puisqu’elle attire et repousse tout à la fois.

Difficile de ne pas établir un parallèle avec ces créatures féminines qui séduisent les hommes par leur beauté avant de les tuer ou de les dévorer. Les succubes, les sirènes, les Amazones, Méduse ou encore Circée la magicienne : les exemples de femmes d’autorité belles et cruelles ne manquent pas. On peut également lier la dominatrice avec un topos fréquent de la littérature, celui du désir et de la mort (éros et thanatos).

Même si la Domina n’a aucun pouvoir et n’est pas une créature mythique, son versant négatif s’exprime à travers son sadisme. En effet, la Domina est représentée avec des outils lourds de sens tels que le fouet, le martinet ou la cravache. Ces outils servent à torturer les hommes qui tombent sous son charme pour en faire ses esclaves.

Sur le même thème : La douleur, un prérequis dans le sexe BDSM sadomasochiste ?

Il suffit de lire La Vénus à la fourrure, le roman de Leopold von Sacher Masoch, à l’origine du terme masochiste, pour trouver un exemple frappant de femmes cruelles. Ici, cruauté et élégance fondent l’identité de la Domina. Le sadisme est autant physique que mental.

Les femmes qui s’émancipent ont toujours eu l’air dangereuses, n’est-ce pas ? C’est sans doute pour cela que dans nombre d’histoires ou de récits du siècle dernier, le soumis finissait par retrouver le chemin de la droiture. En bon bourgeois, il quittait sa dominatrice ou son amante outrageuse pour se marier et fonder une famille. Ouf, l’ordre patriarcal est sauvé !

La Vénus à la fourrure, le roman qui théorisa le fantasme de la beauté dominatrice intouchable

Dans ce roman, Severin, le personnage principal, est un jeune homme célibataire. Alors qu’il séjourne dans un hôtel pendant ses vacances, il fait la rencontre d’une riche veuve, Wanda von Dunajew. La femme le repousse d’abord, mais Severin s’accroche. Il veut tellement être auprès d’elle qu’il la supplie de le prendre à ses côtes, fût-ce en tant que soupirant dédaigné.

De fil en aiguille, Wanda fait de lui son soumis puis son esclave. Il faut dire que les tendances fétichistes et masochistes de Severin le poussent à se mettre lui-même les fers aux pieds. Wanda obtempère d’abord avec dégoût avant de prendre plaisir à l’humilier et à le punir physiquement.

Les scènes d’adoration, de fétichisme des pieds et de sadomasochiste ponctuent les pages du livre. La beauté glaciale et slave de Wanda fait l’objet d’interminables descriptions sans compter les nombreuses métaphores et comparaisons divines qui ponctuent l’ouvrage.

Peu connu au moment de sa publication en 1870, La Vénus à la fourrure est désormais un classique de la littérature BDSM et femdom. Cet ouvrage est le premier qui présente avec autant de détails les relations gynarchiques, le masochisme masculin et l’envie de devenir un esclave consentant. Il s’agit d’un véritable ovni littéraire.

Une adaptation récente en film a été produite par Roman Polanski. Elle s’inspire de l’atmosphère du livre mais n’en suit pas l’histoire.

Quand la femme s’efface pour laisser la place à une incarnation ou allégorie de la féminité

Ce qu’on retient de ce roman, c’est que la dominatrice est à la fois attirante, mais inaccessible. C’est d’ailleurs parce qu’elle se refuse dans le rôle traditionnel de femme soumise qu’elle charme ses victimes. Ce faisant, sa féminité se transforme : elle devient froide, cruelle, méchante. Nous sommes bien loin de la parfaite petite épouse ou de la tendresse de l’amante sensuelle.

Le personnage de Wanda évolue à mesure que l’histoire et la relation de soumission progressent en intensité. Wanda accepte petit à petit les excentricités de son compagnon et respecte les fantasmes de ce dernier. Elle se pare de fourrures et de talons hauts, tout pour le garder dans un état d’excitation et de frustration constantes (car Severin est fétichiste des talons et de la fourrure). Ainsi, à mesure que le roman avance, Wanda perd son individualité pour devenir la Maîtresse, la figure féminine par excellence.

La Domina n’est ainsi pas tant, dans l’imaginaire, une femme émancipée que l’incarnation d’une féminité fétichisée à travers le regard de l’homme soumis. Une féminité sexuelle, vénéneuse, dangereuse et opposée à l’homme.

Subvertir les rôles genrés traditionnels en perpétuant le masculin dominant, le paradoxe du femdom tel qu’il est mis en avant dans les médias

Quittons la littérature pour revenir dans le monde réel. En effet, on peut légitimement mettre un bémol à cette analyse : les livres et les vidéos ne sont pas représentatifs de la réalité.

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Pourtant force est de constater, lorsqu’on fréquente un peu le milieu BDSM et notamment les réseaux sociaux, que ces archétypes ont la vie dure, du moins dans les représentations et la mise en scène de soi. Ces derniers imprègnent et continue d’imprégner l’imaginaire collectif, plus vivace que jamais. La preuve : les femmes dominantes elles-mêmes les utilisent sur les réseaux sociaux.

Serp représentation de la femme dominante en cuir cravache
Une recherche éclair sur Google images pour trouver des dominatrices nous donne la preuve que le stéréotype de la femme d’autorité portant cuir et fouet est toujours d’actualité

Cela est sans doute lié au fait que, derrière la domination féminine, se cache un business. Les hommes soumis sont nombreux, les femmes dominantes rares. Beaucoup monnayent leurs charmes.

Ainsi, ne nous leurrons pas : la plupart des échanges sur internet s’effectuent dans un cadre marchand. Il peut s’agir de ventes de photos ou de vidéos, de cams érotiques, de shows, de séances de domination tarifées.

La vision de la domination présentée est calibrée pour attirer le client, et donc vue par le prisme du désir masculin (male gaze). Les dominatrices n’auraient donc aucun intérêt à valoriser une image de la féminité incompatible avec la vision traditionnelle hétérosexuelle, qui est leur gagne-pain.

Beaucoup de femmes dominantes (professionnelles ou non) se plaignent du comportement des hommes soumis qui viennent consommer les femmes. Il s’agit ici de la preuve que les rapports de force ne sont ni égalitaires, ni à l’avantage des femmes malgré l’étiquette femdom.

Au mieux, la dominante se pare des qualités masculines qui lui assurent sa domination (la force, l’intransigeance, la froideur, le contrôle, le pouvoir)… tout en conservant ses attributs féminins traditionnels et valorisés.

Dans ces conditions, le mouvement femdom perpétue les schémas genrés dans le couple en inversant simplement les sexes. On remplace l’époux par l’épouse, tout en assurant à l’homme un pouvoir sur l’expression de ses désirs. Voilà le retour du paradoxe !

En clair, les choses restent très binaires, avec peu de place pour les nuances et les espaces liminaires. Il y a d’un côté le pénétrant, l’élément actif, dominant, masculin dans sa représentation, et de l’autre le pénétré, l’élément passif, soumis, féminin dans sa façon d’être et d’agir. Seul le genre des protagonistes change.

L’émergence d’une nouvelle génération de Maîtresses et de dominatrices féministes ?

Il reste rare de trouver des modèles de domination féminine et féministe qui s’éloignent de la vision de la Maîtresse traditionnelle. Heureusement, des personnes tentent d’y apporter de la nuance et de s’approprier l’imagerie BDSM. Il s’agit d’hommes, de femmes, de couples et de sympathisants qui s’interrogent et cherchent à construire de nouvelles références. L’essentiel est que chacun puisse s’adonner à sa sexualité, à ses fantasmes, à ses fétiches, en suivant les règles et les envies qui lui plaisent, sans se sentir obligé. Malheureusement, le monde du BDSM est par nature très codifié. Il faudra sans doute encore quelques années pour que les Maitresses sentent s’alléger le poids des vieilles représentations et pour qu’il existe plus de représentations différentes de la domination féminine.

Vous souhaitez trouver votre voix en tant que femme dominatrice et pimenter votre vie de couple avec des jeux BDSM ? Lancez-vous dans l’aventure dont vous êtes l’héroïne en suivant le guide de la domination féminine, volet débutants.

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